2022 : « Kaboul… thé ! Calais… café ! »

2022 : une autre année ! Vous avez été près de 400 à consulter le texte.Il est vrai que la tragédie des migrants (dont ceux de Calais et de son détroit) n’a pas quitté l’actualité de ces 12 mois.

3950 : en outre, vous avez été 3950 à visiter ce même texte depuis 2018 sur les sites

http://www.orthographe-en-jeux.fr

ou http://malanguedanslamouise.free.fr/

Vous avez été plusieurs centaines (300) également à choisir sur Orange le récit intitulé « Une fessée d’amour pour Tequila »..

Une nouvelle fois merci !

Stéphane Lefebvre

2021

Le titre du récit « Kaboul… Thé ! Calais… Café ! » figure depuis plus d’une année dans les adresses des « pages perso » d’Orange.

Amies lectrices, amis lecteurs, j’ai comptabilisé pour ce seul titre environ 700 visites.

J’espère que la lecture de ce roman vous a apporté quelques heures agréables.

Vous avez été 700 également à choisir le récit intitulé « Une fessée d’amour pour Tequila ».

Merci à vous pour l’intérêt que vous avez manifesté.

Stéphane Lefebvre

Stéphane Lefebvre : c'est l'auteur


Hafizullah : c'est le héros


l'un décrit, l'autre vit

le quotidien d'un migrant afghan à Calais


Lisez-le dans le roman

"Kaboul... thé ! Calais... café !"



Témoignage et fiction à la fois

Une ville que l’auteur connaît, avec ses migrants depuis des années, des années, et des solutions qui ne viennent jamais !

Partagez leur quotidien, leurs espoirs, leurs désespoirs, leur solitude, leur vie qui ne ressemble qu’à une mort prématurée. Et tous les autres humains qui un jour les croisent, les affrontent et vivent une existence qui ne vaut pas mieux, même si jamais ils ne le comprennent !

Un récit à lire. Accrochez-vous !


Kaboul… thé ! Calais… café !

En guise de prologue

Vous dire…

Venus d’ailleurs, ils espéraient enfin

trouver le bonheur…

Comment vous dire, en quelques mots !

Cette autoroute A16 (encore éclairée alors, inégalable de complicité nocturne qui nous guidait dans son serpentin de lumière) qui emmène ses usagers depuis la Belgique jusque vers Paris ou la Normandie, ou inversement, je l’ai parcourue des centaines, et même, si je compte bien, plus d’un millier de fois, pendant sept ans, pour le travail, sans ajouter les dizaines de fois pour tout et pour rien, et je les ai croisées, ces ombres de l’aube qui n’avaient que ce long ruban de lumière pour gagner ce qu’elles pensaient être un havre de liberté.

Mes yeux s’arrondissent encore d’angoisse pour vous parler de cette silhouette vêtue à l’Européenne que j’allais mettre sur mon capot si elle n’avait pas eu la souplesse de la jeunesse quand elle a traversé les voies qui s’alignaient devant moi entre Calais et Dunkerque, un visage que je crois bien ancré dans ma mémoire.

Si près, et pourtant si loin de ces êtres qui cherchent ce bonheur qui colle à chaque vie.

Je suis d’un temps heureux, bénit, malheureusement baigné de nostalgie où nous pensions qu’il nous tendait les bras et ne pouvait plus nous échapper.

Ces enfants et ces gens d’ailleurs en sont là de leur chemin.

Les lignes qui précèdent sont d’avant le douloureux nettoyage de la jungle en 2009, mais bien postérieures à Sangatte et son grand débarras de 2002 dont il est tant question ces jours-ci sur les langues et sous les plumes pour rappeler le navrant souvenir de sa fermeture il y a dix ans.

Mon récit a vécu à l’unisson des évènements de chaque jour qui ne bénéficiaient fréquemment que d’une information de la portée d’une arquebuse, jusqu’aux prémisses du grand jour… où l’on allait raser la misère !

Le recul est venu préciser l’intrigue, mais pas encore la parfaire.

La réalité avec ses horreurs est toujours là et les rêves des migrants tout autant.

6 novembre 2012

Et voici qu’aujourd’hui, ce soir plus précisément, l’intrigue que depuis tant de temps je sentais prendre forme est bouillonnante dans mon esprit.

Ce soir, les infos disent ceci : aujourd’hui les soldats français quittent définitivement la zone de combat de la Kapisa, en Afghanistan.

Entre Kaboul et Calais, le lien fichtrement douloureux s’est fait !

Nous sommes le 20 novembre 2012.


Chapitre 1

Kosovar à jamais !


— Bon Dieu, l’idiot ! Mais qu’est-ce qu’il fout ! C’est pas vrai ! Encore un Kosovar, qui se croit tout…

Kosovar, le nom des premiers migrants fuyant la guerre au Kosovo venus se casser le nez sur un détroit infranchissable qui leur barrait l’espoir d’une nouvelle vie au Royaume-Uni, le nom devenu générique de tous ces zombies qui hantent les chemins creux quand il faut bien pisser, et le reste aussi, les routes quand le chauffeur du camion qui les transporte leur dit que pour eux le taxi s’arrête ici, parfois en leur spécifiant qu’il n’est pas payé pour en faire plus, surtout sans courir de risques, et puis l’autoroute parce que ces fuyards veulent faire vite, que plusieurs de ces bandes de bitume convergent vers Calais, et que, de toute façon, les camions pour la Grande-Bretagne, c’est là qu’ils sont.

— Freine ! hurle la femme à la place du mort.

— C’est ce que…

Le conducteur ne débite pas ses paroles à l’allure de sa pensée.

C’est pourtant bien ce qu’il fait : freiner, à mort !

Les voix des pneus hurlent au ras de l’asphalte. Même l’antiblocage des roues semble avouer sa faiblesse.

La seule portion encore éclairée de l’autoroute A16 dans la traversée de Calais ne dessine que des ombres. Un groupe d’imprudents composé d’une dizaine de migrants a entrepris de la traverser. Il fait noir sinon. Il est déjà bien tard. Des ombres, avec soudain des visages et des yeux. La première effleure le pare-chocs avant gauche de la voiture, la deuxième le prend dans les jambes, dans un bang étouffé, se rabat comme un épouvantail malmené sur le capot du moteur et s’écrabouille sur le pare-brise côté passager qui s’affaisse et s’étoile en une myriade de fissures, puis glisse sur le toit tandis que le véhicule s’immobilise et, dans une ruade, jette sur le macadam, après plusieurs dizaines de mètres, loin déjà des yeux horrifiés des compagnons de traversée, son ballot de viande et de chiffons.

Le conducteur et sa passagère ne vivent rien de la scène, ils viennent chacun de prendre leur airbag prétendument salvateur en plein visage.

La troisième ombre, la quatrième, la … dixième, toutes se précipitent dans un recul effréné et sans plus attendre disparaissent par où elles sont venues.

Le premier contrevenant saute sans même le toucher le muret central de l’autoroute et traverse dans un galop aveugle les voies opposées. Une seule idée le guide : mettre la distance maximum entre le lieu de l’accident et lui.

Déjà les voitures s’agglutinent. Les conducteurs les plus froids pianotent les numéros des secours. Plusieurs occupants des véhicules se précipitent et se penchent pour prodiguer les premiers soins à une poupée de chiffon qui révèle hélas tout aussitôt qu’elle n’a plus besoin de rien.

Au-delà, les trois éoliennes de Cité Europe continuent de tourner au même rythme, en cadence, mine de rien, trop souvent témoins mais pas là pour dénoncer. D’autres diront qu’elles sont à Eurotunnel, mais qu’importe. Là, l’angoisse des errants monte, le traumatisme est pire. Le vent qui pousse les pales, qui les fait tourner inlassablement, c’est le même que celui qui caresse les campagnes anglaises, d’autres fois secoue et ébranle la craie des falaises d’Albion, si souvent met en émoi les prairies du Kent autant que les coteaux du Boulonnais. Ce maudit temps d’une île vers laquelle nagent, rament, naviguent, volent, planent tant de rêves !

La place du mort a bien mérité son surnom. La passagère ne verra pas la suite !


Chapitre 2

Chair humaine...


Après des années d’horreur dans son pays, après des mois de misère durant son périple depuis Kaboul, ou de pas vraiment loin dans les environs, jusqu’ici, à deux encablures de la Grande-Bretagne, la terre espérée, sinon promise, faut-il qu’il se résigne et se dise que la mort sera sans cesse sa compagne.

La masse humaine informe et inerte qui git à cinq dizaines de mètres de lui sur l’asphalte paraît le lui rappeler. Elle, cependant, elle est, si l’on peut dire, présentable.

La moitié de chair broyée de son compagnon de route lui explose à l’esprit, cauchemar ineffaçable de ses dernières journées ! Quant à l’Afghanistan, lui, il n’est pas chiche de charpies humaines. Les pires spectacles en ce domaine ne lui ont pas été épargnés. Mais de là à les gommer de sa mémoire, même s’il le cherche !

Et de revivre son long voyage, avec en apothéose macabre, ce qu’il a vécu quatre jours plus tôt.

Débarqués à la va-vite au large de Dunkerque d’un camion dont le chauffeur s’est aperçu de leur présence et qui ne veut surtout pas d’ennuis, du moins à ce que son compatriote et lui ont compris, eux Afghans, lui camionneur roumain, ils ont pris le parti de gagner Calais à pied, sur ce que nous nous appelons la bande d’arrêt d’urgence, et qui pour eux deux, sur les indications gestuelles de leur transporteur, est un long cordon qui les conduit vers le bonheur.

Seulement voilà, son compagnon de trajet, un peu plus informé, à ce qu’il prétend, ne se sent plus la patience d’attendre davantage, et veut absolument tenter sa chance du côté des installations portuaires de Loon-Plage, à mi-trajet entre Dunkerque et Calais.

Lui, parce que tous ses contacts sur les passages vers l’Angleterre le lui ont conseillé, souhaite atteindre cette dernière ville. Mais, si loin de Kaboul, est-ce que ce ne serait pas un bien que de précipiter les choses et d’en finir de cette errance quotidienne et de cette existence de bête, qui plus est traquée. La chance peut bien être une fois de la partie, après des milliers de kilomètres.

Déjà de l’autoroute se dessinent dans le ciel et ses nuages les hautes bigues des docks. Il n’est pas question de résister et de ne pas au moins voir s’il n’existe pas une chance.

— Viens, on tente !

— Puisque tu le dis !

Il reste deux cents mètres de bande d’urgence avant d’atteindre la rampe de sortie de l’autoroute. Viennent ensuite des centaines de mètres, voire un kilomètre ou deux…

Le trafic est intense mais les camions inabordables. Ils roulent très vite. Les chauffeurs font la course, histoire de grignoter quelques places avant leur embarquement. Peut-être même qu’ils gagneront un bateau pour la traversée, ce qui signifie pour eux plusieurs heures d’avance sur le trajet. Ici donc le migrant ne doit compter que sur ses pieds.

Un temps d’acclimatation est indispensable. Observer, comprendre les allées et venues, identifier les personnels, analyser les fonctions de chaque individu, repérer chaque zone et son utilisation, et… ne pas se faire repérer soi-même. Les deux candidats au passage pour l’Angleterre ont quelque peu, … et même un peu plus, le tournis.

Abdul est confiant, trop peut-être, mais qui peut le contredire ? Il se sent des forces qu’il n’a pas exercées depuis longtemps. Qu’à cela ne tienne, il est jeune, il a vingt ans, et pète la forme physique.

— Ecoute, voici mon plan : tu vois le bateau. Eh bien, je vais me hisser le long de son amarre, et lorsque je serai là-haut, je te ferai signe, et tu en feras autant. Le secteur est calme. Pour l’instant, il n’y a pas d’agitation particulière ou de signes qui pourraient nous amener à nous méfier.

— Tu es sûr de ce que tu veux faire ?

— Aie confiance ! Une fois sur le bateau, on avisera ! Tu attendras mon signal pour grimper, d’accord ?

— D’accord !

Abdul s’élance, se faufile dans les embarras de l’embarcadère et disparaît bien vite aux yeux de son ami de route.

Bien sûr, il y a les lumières du navire. Cependant, la nuit sans lune apporte comme une chape de noir, et les nuages en rajoutent une couche qui rend aveugle.

Abdul est sans doute en train de se hisser à la corde d’amarrage vers le pont. Qui peut le dire ? Même le lamaneur qui ôte le cordage de sa bitte ne voit rien.

Le guetteur n’en voit pas davantage. Il entend seulement celui qui vient de libérer le filin gueuler une parole à quelqu’un là-haut sur le pont.

La corde commence à remonter mécaniquement, actionnée par le treuil qui l’enroule sans faillir. Dans le demi-silence de la nuit, il devine le clac d’un choc, puis un cri trop vite éteint.

Là-haut, alors que la corde continue de tracer son cercle à cadence régulière, dégouline sur le pont la viande hachée d’une tête humaine, d’un tronc et de deux bras.

Un matelot sur le bastingage braille vers le lamaneur qui allume une puissante torche électrique. Juste pour voir deux jambes, un pantalon et le reste d’un tronc tomber dans les eaux glauques qui clapotent sur les flancs du bateau.

Le guetteur se sent défaillir. Tout se mêle dans son esprit : l’inattendu du drame, le raté de la tentative, l’horreur de cette mort, la solitude, … et la suite, qu’il faut vite maîtriser, car il n’est pas bon de rester sur les lieux et de se faire cueillir par les policiers, ou autres, qui vont dès que possible se pointer.

Courir, foutre le camp, disparaître de la zone de recherche de la dépouille de l’infortuné qui, il le réalise en ce moment, fera seul le reste de son chemin vers son paradis !

Il lui faudra encore une heure, et même sûrement davantage, pour retrouver, en louvoyant dans les champs, ce qu’il identifie comme étant l’autoroute.

Au pied du remblai, ses boyaux vont se lâcher, par le haut, par le bas, encore, et encore !

Une centaine de mètres de marche tout au plus, un bosquet, un souffle de vent léger, le sommeil qui emporte le souci, jusqu’au réveil !

Trente lignes impersonnelles sur une colonne au fin fond d’une page d’information du quotidien local seront la dernière trace de vie d’un citoyen du lointain Afghanistan. Ni lui, bien évidemment, ni son compagnon endormi, ronflant, épuisé de fatigue et de tension, dans le contrebas de l’autoroute quelque part entre Loon-Plage et Saint-Folquin, ne la liront jamais. Il ne restera que quelques lecteurs pour une moue qui leur tordra les lèvres durant dix secondes de lecture.

Pas besoin d’en dire davantage sur l’état du matelot et du lamaneur, les deux témoins. Des horreurs de guerre en temps de paix : asile assuré !


Chapitre 3

Asphalte en fusion...


A genoux, les rotules plantées dans la terre, le nez, le front dans la boue, soufflant, toussant, crachant, exténué, puis le souffle coupé. Physiquement K.O., moralement aussi. La pensée vide, ou plutôt non, non, trop pleine, vraiment trop pleine des événements qui se déchaînent avec soudaineté. Même les dos de deux mains écrasées dans l’herbe terreuse qui veulent cacher un visage horrifié, dépassé, ne peuvent pas tout.

Entendre le boucan, c’est déjà, voir le tohu-bohu, c’est à venir, mais c’est inéluctable. Le tout : c’est en train de se faire en format cinémascope.

Il redresse le corps, s’assied le derrière sur les talons et observe, les yeux postés juste au-dessus de la rambarde de sécurité.

C’est le grand ramdam sur les voies de circulation opposées : voitures arrêtées en catastrophe, s’agglutinant dans tous les sens, les camions qui font gueuler leurs klaxons, les automobilistes encore automobilistes qui n’ont encore rien compris et qui invectivent, ceux déjà piétons qui ont déjà un peu pigé et qui gesticulent, courent, téléphonent, préviennent les autres qui à leur tour…

Et sur les voies proches de lui, juste derrière la rambarde, les véhicules en tous genres qui ralentissent dans le plus grand désordre, phénomène de curiosité oblige, manquent de s’emboutir, font brailler les avertisseurs puis repartent en faisant brailler les moteurs. Toutes ces lumières qui s’amoncellent de partout : c’est le grand jour en pleine nuit !

Atmosphère surréaliste pour lui qui vient d’échapper à la mort, du moins le comprend-il ainsi ! Plus rien à faire ici, présence à transformer au plus vite en absence ! Déjà des sirènes qu’il n’identifie pas retentissent : sur tous les tons elles semblent lui conseiller de s’évanouir dans la nature. Des lumières virevoltantes bleues, orange, pourquoi pas rouges, mettent de la couleur à l’atmosphère oppressante. Décidément fuir, fuir !

Ce qu’il fait. Pour l’instant, le sort des autres n’a même pas trouvé sa place dans sa réflexion. Trop de pression sur lui : mettre du chemin, ne plus être dans la zone des turbulences, regarder l’angoisse de loin, se faire oublier !

L’angoisse, c’est justement alors qu’elle lui vient pour ces pauvres diables connus à peine, et si peu, qui eux aussi erraient sur l’autoroute à la recherche d’un futur eldorado. Des images qu’il partage avec le talus herbeux qui l’accueille pour quelques heures dans un somme éreinté, et réveille des cauchemars oubliés.

D’abord dormir !


Chapitre 4

N’être qu’une ombre…


Son somme dure deux heures, trois heures à tout prendre. Il fait encore nuit quand il ouvre les yeux, le regard dans les étoiles. Il se dresse brusquement, les fesses sur les talons, et inspecte les alentours. Quelques secondes résument dans son esprit les événements tragiques de la soirée.

Que sait-il de celui qui a été happé par une voiture ? Rien. Et même, est-ce bien celui qu’il suppose être la victime, car derrière lui au moment du franchissement périlleux de l’autoroute, plusieurs migrants comme lui s’agglutinaient.

S’il s’agit de celui auquel il pense, il ne sait rien de lui. Il a tout simplement été le premier rencontré sur sa route, alors qu’il venait de Loon-Plage et arrivait à Calais, celui qui lui a indiqué où se trouvait la « jungle ». Il sait de lui un prénom et quelques confidences qui le situent parmi les récidivistes du voyage depuis Kaboul, puisqu’il a laissé entendre qu’il avait déjà eu droit à un rapatriement forcé en Afghanistan voici plusieurs années.

Il s’ébroue, se secoue vigoureusement les bras pour tenter de calmer l’ankylose et de retrouver un peu de chaleur corporelle. La nuit est fraîche.

Tout est calme. Pas la moindre trace du drame. Les lumières de l’autoroute et de la zone commerciale brillent encore, elles resteront allumées jusqu’à l’aube. Il ressent l’angoisse du coupable visible de partout et qui ne peut s’échapper. Pourtant il le faut bien et rentrer au plus vite dans l’anonymat.

Il prend la direction du campement. Il met au point mentalement son retour. Rentrer sans précipitation, avec une méfiance à vif, faire sans doute semblant de rien. Se taire, comme il a tu être le compagnon de route de la victime cisaillée par le cordage du navire.

Passer inaperçu, ce qu’il s’efforce de faire depuis tant de temps, un être vaporeux dans une vapeur de brume, transparent, insipide, c’est justement ce qui hante sa réflexion et alerte ses sens quand il approche du refuge, de la jungle. Les voitures qui semblent endormies elles aussi lui sont trop familières car au fil du chemin et au fil des pays elles ont des traits qui ne se renouvellent pas et font sinistrement leur renommée.

A l’intérieur de ces véhicules, tout paraît somnoler. D’un œil, pourrait-on peut-être préciser. Pour lui, cependant, comme d’habitude, contrôler ses gestes, ses regards, rentrer sans précipitation : c’est l’instant présent. L’instant d’après, il le sait désormais : c’est ce que l’on ne sait pas, ce que l’on ne sait pas encore, que l’on saura sous peu ou longtemps après. Qu’importe, le futur, on le pousse avec le front, on le foule à ses pieds tandis que le front continue son effort.

Il faut entrer, rentrer au camp, sans précipitation, enregistrer du regard des milliers de sensations, surtout pour lui qui n’est ici que depuis peu. La charge de méfiance est au bord de l’insupportable. Seul l’entraînement bien involontaire au long de milliers de kilomètres assure cette maîtrise de soi.

Ne rien faire qui puisse permettre à la police, à la gendarmerie, d’établir un lien avec lui, éviter qu’il soit inquiété, questionné, repéré, par les forces de l’ordre : policier, gendarme, douanier, pour lui c’est bonnet blanc et blanc bonnet, ou plutôt casquette, ou encore képi conviendrait très bien également ! Dans ces différences, il a été confronté à l’organisation de tant de pays qu’il n’a pas la maîtrise des subtilités de chacune ! D’ailleurs, à quoi bon ?


Chapitre 5

Afghan ! Mais encore ?...


Pour les réfugiés de la jungle, la bonne méthode est-elle de tenter de garder l’anonymat, ou de tout faire pour le retrouver s’il a un temps été perdu dans un aussi long chemin ? Est-il fondamental d’agir de façon à passer inaperçu ? Etre insipide, absolument transparent ?

Lui, qui est-il ?

Il est Afghan, il est Tadjik et avec son père et sa mère il parlait le dari, mais il comprend et parle la langue pachtoune, et d’autres dialectes. Etre Afghan, c’est être multilingue par obligation.

Son père participe, au printemps 1978, au coup d’Etat de Kaboul, mais dans les cachots, car il fait partie du Khalq, fraction du Parti démocratique du peuple afghan qui prône la domination de la classe ouvrière et son rôle prépondérant dans la menée politique du pays. C’est la fraction du Parcham qui s’impose et menace ses anciens alliés. Pourtant son père, avec les partisans du Khalq, est libéré. Mais il doit se faire très discret et se cacher.

Au sein du parti communiste qui a pris le pouvoir à Kaboul à la faveur de ce coup d’Etat, la donne change et le Khalq reprend la main. Cependant il ne compte dans ses rangs que peu de gens diplômés qui pourraient propager efficacement ses idées, le Khalq n’est pas, loin s’en faut, dans la mouvance élitiste et intellectuelle et cherche plutôt son appui dans les campagnes.

Son père, Taher, est un membre du PDPA défenseur des libertés démocratiques et parlementaires. Soi-disant impliqué dans l’assassinat de Mir Akbar, personnalité éminente du Parcham, assassinat fomenté par le prince Daoud qui ne veut pas d’une réconciliation entre les fractions du Parcham et du Khalq, il est arrêté et doit être fusillé. Ses compagnons et lui ne doivent leur salut qu’à leurs sympathisants dans l’armée qui avec l’aviation et les blindés prennent le palais, abattent Daoud et rendent leur innocence aux accusés.

Taher, Tadjik, ne veut pas d’une suprématie absolue des Pachtounes, majoritaires en population. Il salue l’arrivée des Soviétiques qui s’efforcent d’affaiblir cette ethnie, groupe dominant, ce qui n’est pas pour déplaire non plus aux autres ethnies. Ainsi les Pachtounes qui refuseront de se rallier seront expulsés et formeront l’essentiel des populations des camps de réfugiés. D’où une rancœur envers les prosoviétiques et les membres du parti communiste afghan.

Une résistance se met en place. Les Moudjahidines s’opposent vivement aux troupes soviétiques et fédèrent les soutiens de nombreux islamistes, et surtout de nations comme les Etats-Unis, le Pakistan, l’Arabie saoudite qui apportent finances et soutien militaire.

Lui, Hafizullah, naît en 1990. Son père est rentré dans le rang, se fait oublier, du moins tente de le faire car il est pris entre la déroute du gouvernement communiste qu’il a soutenu en espérant des lendemains meilleurs, et les Tadjiks auxquels il est lié et qui sont d’âpres résistants aux Soviétiques.

Durant les années 90, il explique à son fils ses espoirs, ses doutes, sa ligne de conduite, ses idées sur l’avenir qu’il croit entrevoir, son épouse à qui il ne veut pas réserver le carcan de la femme afghane. Il lui donne l’amour de ses idées et lui transmet ses valeurs.

Pour des raisons qui tiennent à la politique d’alors et au pouvoir dominant dont il fait partie, son père n’a pas acheté sa mère. Ils s’aiment et parviennent à fonder une famille en naviguant au milieu des oppositions familiales et de voisinage. Elle, elle se libère un peu, bien modestement il faut en convenir, des contraintes sociales et vestimentaires des femmes afghanes avec l’assentiment de son mari, mais en opposition avec ses connaissances et une partie de sa famille qui refuse les options politiques de son époux.

La vie semble un temps faire fi des contraintes du passé. La musique fait d’abord une apparition timide aux comptoirs des échoppes puis envahit le bazar de chaque ville. Il paraît bien que l’époque de la sombre mise sous tutelle talibane soit du passé !

Mais la formule « pour un temps, pour un temps seulement » a été bien trop vite oubliée. Rien n’est jamais définitivement gagné, ni en Afghanistan ni ailleurs. Le gamin qu’il était se souvient d’une photo que gardait précieusement son père. Un convoi de blindés se retire d’Afghanistan : mai 1988. C’est depuis février de cette année-là qu’un terme aux opérations soviétiques a été décidé et mis immédiatement en application. Chacun arbore un sourire radieux, les Soviétiques dans leurs chars et les communistes afghans qui gardent la main sur le pays, dans une profusion de gestes d’adieu. Les drapeaux rouges flottent au vent.

Ce vent qui tourne, et la vie repart en marche arrière dans tous les aspects de la vie de tous les jours, de pair avec la lente mais inexorable décrépitude du pouvoir communiste afghan. La musique se fait de plus en plus rare dans les échoppes, comme si la pieuvre sentant son retour au-devant des affaires laissait aux boutiquiers juste le temps de liquider leur stock et de se retirer sans faire de vagues. Les lettres anonymes de menaces ne laissent pas planer de doute sur la détermination de ceux qui font tout pour reconquérir la place de maîtres. Une ou deux bombes judicieusement placées, l’une explose, l’autre pas, juste ce qu’il faut, pas davantage. Le reste n’est plus que patience ! Le silence s’abat de nouveau sur chaque boyau sombre des bazars. Aucun marchand n’ose pointer du doigt les Talibans ou leurs sympathisants. L’effet sur les vendeurs est décuplé par la terreur et même ceux à qui rien n’est encore reproché s’empressent de s’aligner ou de s’éclipser. Les enseignes ont tôt fait de disparaître. Les acheteurs aussi d’ailleurs ! Les visages inclinent le regard et les ombres humaines reprennent sans bruit les habitudes du passé.

Les parents qui voulaient démocratiser l’existence et lui donner un parfum d’Occident se voient de nouveau soumis aux contraintes de la tradition.

Le père se fait plus petit encore et la mère reprend le comportement de la femme afghane traditionnelle et soumise. Peu importe le mari au demeurant. Les menaces sur la voie publique, ouvertement proférées parfois, bien plus souvent insidieuses, cachées, distillent en elle une angoisse irrépressible. Les mots à eux seuls sont déjà sans compromis.

Le visage que parfois elle a osé découvrir au temps du régime communiste a bel et bien retrouvé la grille du cachot de sa burqa bleue qui lui dissimule jusqu’aux yeux, ses yeux bleus qui ne voient que difficilement au travers d’une gaze blanche dont la transparence douteuse donne mal à la tête. Une grille de coton qui vaut tous les barreaux de fer de la cellule d’un condamné ! Ceux qui ne la portent pas la voient sainte, elle se voit dans l’antichambre, le couloir entre la vie et la mort. Elle n’apparaît plus en public que le corps caché de la tête aux pieds. D’ailleurs elle ne sort plus que très rarement et toujours chaperonnée par son mari.

Elle avouera bien plus tard qu’elle a subi des pressions et des menaces très directes, comme de lui détruire le visage si elle ne s’exécutait pas. Les visages mutilés, les nez coupés, les oreilles sectionnées, elle avait déjà vu, de ses yeux vu, elle n’a pas eu le front de se rebeller. Elle ne s’entêtera pas davantage à vouloir travailler dehors. Elle a rangé ses chaussures à talons hauts et arraché ses faux ongles vernis. Pire, elle a cessé de rire, cela était interdit. En attendant des jours meilleurs !

Et les larmes n’y peuvent rien changer. Le pouvoir taliban qui manifeste sa poigne et son intransigeance ne laisse augurer rien de bon aux récalcitrants. C’est une morale pure et dure qui s’applique et la charia régit tout. Hafizullah voit ses parents changer de comportement et n’en comprend pas toujours la raison. A la maison, le téléviseur disparaît, la musique se tait et les femmes et les filles se cloîtrent.

Hafizullah découvre ce que fut l’éducation reçue par son père et sa mère et vit le retour vers le passé de son pays. Avec en prime la guerre civile et ses atrocités. Ses parentes, les tantes, les sœurs, les filles, et toutes celles auxquelles sa jeunesse ne sait donner un rang familial, se couvrent, et le tchador, le hidjab, le niqhab et la burqa font l’habit, la coiffe universelle des femmes de son entourage de petit garçon. Hafizullah voit de cette manière apparaître dans sa vie d’autres dames avec lesquelles va s’ouvrir une vie bien plus confinée que sa prime enfance ne lui permettra jamais de quantifier vraiment.

Un temps son père a eu l’idée secrète de rejoindre la région du nord-est qui échappe à l’influence des Talibans commandée par Massoud. Il est trop tard, Massoud est exécuté !

Tout va très vite, dans tous les sens ! Chacun cherche le bon sens ! Les Talibans n’en croient pas leurs yeux quand ils voient déferler sur eux les militaires américains et leurs homologues européens après le 11 septembre 2001. Ils deviennent les ennemis ! Et avec quelle fureur et quelle détermination ils se sentent être sans préavis les sinistres personnages à abattre ! Un nouveau temps qui les déstabilise… pour un temps !

30 000 soldats en 2003 : 20 000 Américains désormais ennemis de leurs amis, et 10 000 soldats de la force internationale.

Hafizullah grandit dans les idéaux paternels, mais il est bien loin de pouvoir les vivre et les mettre en pratique. Tout ça, c’est peut-être beaucoup, mais bien proche de rien quand son père est un beau jour appelé, emmené serait plus juste, et que jour après jour sa mère et lui vont l’attendre : en vain !

Les jours, les mois, les… années passent. Il n’est alors plus question d’espoir ! Taher a disparu ! La disparition, c’est pire que la mort !

Hafizullah assure la vie de sa mère au jour le jour et la défend des vicissitudes de chaque matin. Elles sont omniprésentes pour la femme afghane, elles décuplent pour la veuve afghane, et sa mère pleure de bonheur d’avoir à ses côtés son fils qui lutte pour leur existence. Il est certes son bonheur, mais bien plus encore sa sécurité. La femme afghane n’est rien si elle est seule ! Sûr, sa mère ne s’est pas enfuie de chez elle et n’a pas commis l’adultère, et en aucun cas ne justifie aux yeux des Sages de ce pays qu’un couteau d’égorgeur ne vienne lui charcuter le nez, mais son fils est pour elle le plus efficace rempart social à ces seigneurs de l’endroit qui ont l’envie secrète de la posséder et qui n’hésiteraient pas à agiter devant elle la sordide réalité de l’existence des veuves seules. Une corde pour se pendre résume la solution finale !

Malgré la protection qu’il apporte à sa mère, rien n’est facile. Certains convoitent la femme, d’autres convoitent le jeune homme en âge d’être un combattant. Le renversement du régime taliban lui accorde un répit. A seize ans, il est de courte durée. La fleur de pavot pousse de plus belle et il est tentant, à cet âge, de voir dans le trafic de l’opium un début de solution à une existence pécuniairement insoluble. D’autant que les individus qui en font le commerce se font de plus en plus insistants et mettent la pression sur l’adolescent. D’ailleurs, adolescent, l’est-il encore ? L’âpreté des années s’est chargée de le mûrir plutôt trop vite. L’éducation paternelle résiste encore à l’appel de l’argent.

Le malheur le sauve momentanément. Sa mère, lasse des vicissitudes de la vie et des tourments qui sans cesse s’ajoutent les uns aux autres, épuisée physiquement par le sempiternel labeur quotidien, sent s’abattre sur elle la maladie et la déprime. Alors les prétendants s’éloignent bien vite et Hafizullah fait front courageusement. Rien n’y fait. Les yeux jadis si pétillants de la vieille dame d’à peine plus de quarante ans ne vivent plus que d’une lueur qui pâlit de jour en jour. Quelques semaines encore et la malade ne quitte plus son grabat.

A peine la mère mise en terre que réapparaissent ceux qui convoitent le fils à des fins guerrières ou mercantiles.

Une arme écrase sa gorge, il crie…

Il s’assied d’un bond, la tête sous une bâche de fortune qui fait dégouliner la pluie un mètre derrière lui. Le regard hagard le replace dans la réalité. L’a-t-on entendu crier ? Etait-ce seulement dans son rêve ? Autour de lui personne ne manifeste un quelconque intérêt à son réveil.

Dans le camp pourtant, ça crie, et même, ça gueule.


Chapitre 6

Acide, verre pilé, boyaux en morceaux…


Les hôtes du camp vont un peu dans tous les sens. « Hôte » est un peu fort de signification pour ces pauvres diables qui vaquent à leurs occupations dans un terrain bâti de cabanes de tous styles, sans style à dire plus vrai, carrossé de chemins de terre parfois, de boue ce matin, comme tant d’autres matins, et bordés de rives d’immondices. A préciser que cette représentation, c’est un idéal, car trop souvent les déchets de tous genres jonchent le sol sans le moindre début de tri.

Hafizullah reprend la bobine de ses souvenirs : le camion qui les débarque sur l’autoroute, un compagnon de voyage et lui, ce même compagnon impatient découpé en deux par le cordage sans sentiment d’un bateau à Loon-Plage, la marche solitaire vers Calais, l’arrivée à la jungle des Dunes, et dans la foulée, la reconnaissance ratée des sites d’embarquements clandestins pour l’Angleterre, la mort violente d’un compatriote sur l’A16, et le retour plus que discret au campement de base, comme diraient les militaires !

Il écoute en soupirant la pluie qui ruisselle (chanson connue), mais dans le bivouac les paroles n’ont pas les rimes de chansons romantiques.

Il a la sensation qu’une voix va crescendo, celle d’un homme qui s’exprime dans la langue pachtoune :

— Est-ce que vous croyez que c’est avec des bévues de ce genre que vous allez trouver la solution à votre passage pour la Grande-Bretagne ?

Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas un faire-valoir qui serait justement là pour chauffer l’atmosphère ! Un migrant hagard croit pourtant opportun de lui opposer, dans la même langue :

— C’est quoi, le problème ?

– Voilà bien la question qui fâche ! C’est quoi le problème ? C’est tout simplement que vous êtes ici au terminus de votre traversée à pied, à cheval, en voiture, en camion, enfin peu importe, de votre parcours chaotique au long de ces milliers de kilomètres d’Asie et d’Europe. Vous en avez tous bavé, vous croyez être arrivés au bout du chemin, et quel chemin, remettez-vous en mémoire vos mois et parfois vos années pour arriver à Calais, et vous avez le sentiment d’être au bout de vos peines.

Celui qui parle marque une pause, respire un grand coup, comme s’il allait faire des révélations d’importance, et continue :

— Faux, faux, archi-faux ! Jusqu’à présent, tout ce que vous avez vécu n’est rien. Et le plus grand des pas, franchir la mer jusqu’à l’Angleterre, le réussir surtout, voila bien l’inconnu, et l’insupportable angoisse !

— Facile à dire, si je comprends bien, vos conseils de patience !

Il est jeune celui qui vient de couper la parole à celui qui voudrait bien éclairer le comportement des nouveaux arrivants. Mineur sûrement, sans papiers, sans parents, il a le corps tout entier qui vibre. Son histoire est semblable à celle des autres, tragique à n’en pas douter, tourmentée par les haines tribales et les jalousies ethniques ou politiques. Lui est là, envoyé en Europe pour dénicher par son travail et l’argent qu’il gagnera une solution pour une vie meilleure à toute une famille. Ses yeux pétillent, l’impatience s’y lit en pupilles majuscules. D’un geste de la main, l’interlocuteur lui conseille la patience, et lui fait signe de l’écouter encore.

— Je vais faire clair, précis, et si possible méthodique. Court, je verrai !

Il prend une nouvelle fois une longue inspiration, salive pour s’adoucir la voix et enfin poursuit :

— Il est temps que vous compreniez que suivre l’exemple de ces types qui se sont dissimulés dans un camion frigo sans voir plus loin faute de faire travailler leur réflexion ne vous amènera jamais en Angleterre, et même plus sera la cause d’ennuis de toutes sortes. Sans chercher à mettre vos passeurs trop en avant, retenez qu’eux seuls connaissent les endroits et les méthodes qui ici vous assureront un maximum de réussite. Bien sûr, rien n’est jamais parfait, bien des tentatives se soldent par des échecs, et vous devez vous attendre à répéter les essais un certain nombre de fois, pour ne pas dire un nombre incalculable de fois. Rien de pire que de mobiliser tous les services de surveillance et de secours de ce pays ! Ils en ont appris bien plus sur nos stratagèmes pour réussir à traverser en quelques heures de grosse panique qu’en des semaines d’enquête ou de planque. Exactement ce qu’il ne faut pas faire ! De quoi remettre en cause les tentatives pour des semaines. Ces gens-là sont des irresponsables !

Personne à la ronde pour tenter une remarque. L’orateur poursuit :

— Si vous venez d’arriver dans la zone, vous pensez à ces voitures de police jamais loin de nous. Il faut dire que les tentatives calamiteuses se succèdent ces temps-ci : s’introduire dans un camion et s’apercevoir juste à temps qu’il est plein de verre pilé. Mieux, se planquer dans une citerne qui va faire le plein d’acide…

Une voix objecte:

— Là, c’est de votre faute, à vous les passeurs. On ne peut pas, convenez-en, vous faire une confiance aveugle !

L’interlocuteur encaisse la remarque et fait diversion :

— Et la dernière en date : tenter de monter sur les bateaux par les amarres ! Résultat : deux morceaux pour un homme !

Hafizullah se sent concerné, mais pas pointé du doigt. Personne ne sait qu’il accompagnait le mort dont il est question ! Il redouble d’attention.

— Franchir les grillages en les arrachant, en les tordant et prendre le risque de s’accrocher aux voitures des trains qui vont s’engager dans le tunnel : c’est de l’enfantillage. Allons, c’est vouloir mettre l’Occident à la vie de l’Orient ! On ne voit ces grappes humaines accrochées aux trains qu’à des milliers de kilomètres d’ici, mais surtout pas en France, encore moins à Calais !

Le crieur se calme et sonde un à un les yeux qui le dévisagent. Vraisemblablement ceux d’adolescents chargés de tous les espoirs. Ils ont été encouragés à étudier, travailler. Leur entourage familial s’est cotisé, parfois même les a mis dans l’avion pour Paris. Ils ont l’interdiction absolue de décevoir. Certes, les propos rabatteurs du complice des passeurs sont pleins de bon sens, en cela ils sont à saluer, mais en vérité ils cachent bien le calcul financier, le prix à payer à qui lui fera confiance pour l’ultime bout de chemin avant l’eldorado anglo-saxon.

Que cherche l’entremetteur : attirer à lui les nouveaux arrivants pressés d’en finir. Ils sont encore ignorants ou peu informés des techniques employées. Les plus hardis voudront certes se libérer de la mainmise des passeurs, il faut mettre le doigt sur leurs faiblesses et les dissuader qu’une tentative en solitaire puisse réussir. Les chefs des filières se doivent d’imposer leurs règles et leurs tarifs. Ce sont des groupes organisés, des mafias qui opèrent. Et rares sont les victimes abusées qui dénoncent les pratiques quand elles-mêmes sont dans la nécessité presque absolue de recourir à ces gangs organisés maîtres du terrain. Les récits de représailles tétanisent les candidats tentés par des confessions.

Les passeurs se livrent entre eux une guerre de territoire. Les tensions obligent les policiers aux frontières et les gendarmes à intervenir dès qu’un regain d’excitation est détecté et risque de mettre le feu aux poudres, au figuré mais aussi au propre car des échanges de coups de feu ne sont plus si rares !

— S’allonger sur les boggies des trains, c’était la méthode qu’utilisaient il y a soixante-dix ans les évadés français des camps de concentration nazis !

Les sourcils de ses auditeurs se mettent en point d’interrogation : de quoi est-il donc question ? Aussi pour apporter un soulagement à l’étonnement, le rabatteur explique :

— C’est une guerre dont ni vous ni moi ne savons grand-chose, faute d’en avoir compris les récits ni vécu l’époque. La guerre mondiale qu’ont subie les gens d’ici !

Il sait bien que les candidats au passage qu’il a en face de lui ne sont pas des illettrés. De loin s’en faut ! Mais il lui faut marteler les erreurs à éviter. Son portemonnaie est à remplir ! La marchandise arrive chaque jour, elle quitte les cabanons des aires de repos et des bois des campagnes, les abandonnant aux migrants qui vont s’approcher à leur tour de la zone d’embarquement de Calais. Cette marchandise, il faut la rassurer, la choyer, l’encadrer, la manipuler, en douceur ! C’est elle qui peut-être est encore assez fortunée pour payer pourvu qu’elle ressente l’impression que désormais la traversée n’est plus qu’une question d’heures. Pour beaucoup viendra ensuite le temps des désillusions, et alors les affaires s’avéreront beaucoup moins simples.

Les tiroirs-caisses sont à remplir maintenant. Les chiffres s’affolent : cinq mille euros, sept mille dollars : le migrant accepte, prend, paye ou laisse son tour, alors on ne peut rien pour lui. La nuit, au fond des cahutes des aires de repos, on ne fait pas dans l’humanitaire. A moins que, on ne sait jamais ! En vérité, on ne saura jamais ! Le migrant démuni comprend alors que seul son propre système démerde peut le sortir de France, mais alors il lui faudra louvoyer entre les rangs des passeurs qui s’entredéchirent : affaire de gros sous !

— On vous a sans doute fait miroiter la possibilité de passer de l’autre côté à la nage, à la rame, dans une coquille de noix, sur un ferry comme passager ou piéton : que sais-je encore ! A pied par le tunnel ! Hélas, la vérité fait preuve de beaucoup moins d’imagination. Même les trous dans les bâches des remorques des camions ont trouvé leur parade : les détecteurs de gaz carbonique auront tôt fait de vous localiser et vous faire sortir de votre nid !

Se taire !


Chapitre 7

Estomac affamé…


Et puis il faut penser à manger. C’est l’estomac qui commence à faire sa loi. Mais la loi de cet estomac ne simplifie pas les choses, loin de là.

Dans le camp, rien à manger. Ou tout bonnement quelques récupérations faites de la veille par chacun, souvent plutôt quelques provisions, une économie sur la distribution du jour précédent : une bien maigre part mise de côté pour les risques de faim à venir. Une provision que les yeux ont bien souvent contemplée, que l’estomac a bien souvent désirée, devant laquelle la langue a bien souvent salivé, mais que la volonté acquise au fil de milliers de kilomètres a bien décidé de préserver.

Quelques pseudo-fortunés se sont rendus au plus proche supermarché achalandé juste ce qu’il faut pour assouvir une faim tenace et étancher une soif avide d’eau essentiellement. Chacun, migrant rapetassé dans le terrain qui sert de refuge, ou Calaisien du quartier qui jouxte les édifices construits de bric et de broc, peut les observer, les uns tirant, les autres poussant un chariot à commissions bien mal en point tant il a souffert, carcasse broyée, roues déglinguées, en harmonie parfaite avec les traîne-misère.

C’est l’heure de la migration journalière vers les entrepôts du port dans lesquels les associations humanitaires vont leur distribuer une ration de nourriture qui va les aider à calmer ce ventre qui n’en peut plus et faire revivre pour quelques heures de plus, voire quelques jours encore, le grand rêve qui les a tous amenés jusqu’ici.

Hafizullah se fond dans la longue débandade…

Pas fier, à vrai dire, il a, pour les yeux des Calaisiens, tout autant que ses compagnons de galère, l’air d’un loqueteux pas fréquentable et à n’en pas douter menaçant. Mais pas seulement : il pèse sur sa silhouette qui s’avance sur le trottoir le poids de siècles de civilisations, occidentale qu’il voulait et cherche toujours à apprivoiser, orientale qu’il a découverte dans bon nombre de ses méandres, mais qu’il n’appréhende pas complètement et pèse sur son esprit de bien des inconnues.

Lui qui contemple les hautes grues du port, il pourrait bien se sentir aussi occidental qu’un Français, avec ses baskets, ses jeans, son parka, son bonnet, son écharpe et ses gants, même ses sous-vêtements, mais il n’y parvient pas. Il sait bien que sa peau est bien trop tannée et qu’il fait partie d’une troupe de miséreux si honnis que même le gouvernement français interdit à ses citoyens de leur apporter une aide matérielle : la condamnation menace le Français qui donne de la nourriture, et pire, braverait l’interdit de les héberger.

Hafizullah met un pied devant l’autre sur le trottoir. Sur sa droite, la grille bien réelle qui interdit l’accès à la voie ferrée, sur sa gauche l’atroce grille invisible et virtuelle qui l’isole inexorablement du passant qui passe sans un regard en le croisant. Comme si un simple coup d’œil mutuel était à même de créer des problèmes. La tension est palpable. Un rien suffirait-il ? A chaque fois le stylet de la mort lente ! A moins que, et l’espoir… qui fait mettre un pas devant l’autre.

Sous son bras droit, roulés dans un sac poubelle, ses trésors : le dentifrice, la brosse à dents, la mousse à raser et son compagnon le rasoir, le shampoing et son peigne, les mouchoirs en papier, piètres objets de nécessité qui lui laissent encore l’idée d’être un humain.

D’autres humains les attendent et leur donneront ce repas chaud qui vaudra bien des discours. Une soupe dont Hafizullah ne cherchera même pas à connaître les ingrédients qui la composent, tant à elle seule elle suffira à laisser couler dans ses organes digestifs la volonté de continuer encore sa marche vers ce qu’il espère être le bonheur, ou pour le moins la délivrance d’années de souffrances.

Il arrive même que ce soit un vrai repas de fête. Comme pour le couscous que cuisinent les femmes musulmanes du quartier ! Les bonnes volontés sont mises à contribution pour récupérer la viande, les pois chiches, et tous les autres légumes qui viennent s’ajouter au plat. Avec un supplément de chance, des confiseries, des biscuits, des fruits frais ou secs, des gâteaux accolent un sourire à ce moment de partage.

Bien souvent le repas est froid, tout bonnement, et pris le cul sur le pavé… froid des rues du port : du pain, des sardines, du fromage, du thé dont chacun emporte un sachet ou deux pour agrémenter l’ordinaire du campement.

Sur le chemin, il lorgne des gueux comme lui qui, dans les cabines téléphoniques, parlent, souvent très fort, trop fort, avec au bout du fil un membre de leur famille, qu’ils ont quitté, ou un membre de leur famille qu’ils tentent de rejoindre, et leurs gestes qui parfois envoient se cogner le combiné sur le plexiglas de la cabine trop petite pour leurs grands bras dénoncent à quel point leurs sentiments sont électriques.

L’électricité, la grande tension, elle est dans toutes les têtes, dans tous les muscles et la preuve bondit à ses yeux au coin du bâtiment qui, grand ouvert, les attend. Un indescriptible agglomérat de réfugiés et au milieu… la grande castagne !


Chapitre 8

La grande castagne…


Il a déjà entendu des voix quand il a atteint puis dépassé le pied du phare de Calais. Maudit phare qui toutes les nuits balaie sous les yeux des candidats clandestins pour l’Angleterre l’immense nappe d’eau qui les arrête et lui donne des reflets argentés de princesse des mers !

Maintenant ce sont des éclats de voix qu’il enregistre en même temps que ses yeux distinguent des projections dans l’air de traînées qui pourraient ressembler au sillage des fusées virevoltantes d’un feu d’artifice. Seulement voilà, ce ne sont pas les festivités d’un 14 juillet pour la ville ! D’ailleurs ce n’est pas le 14 juillet, ni à Calais, ni en France. Ce qui tournoie dans les airs n’a rien de festif ! Les pommes de terre, les morceaux de viande, et la sauce qui donne une saveur de paix et de compassion au menu concocté par les associations et distribué en toute fraternité aux migrants, sont en train de décrire des pirouettes loufoques et désordonnées au-dessus des silhouettes humaines serrées à cet endroit, avant de venir s’écraser en dégoulinant de graisse sur le peuple de ventres creux qui malgré eux poussent des cris de dégoût en se découvrant maculés de lambeaux de repas.

Le traditionnel et sage rang d’oignons tout naturellement adopté d’habitude par les candidats à un repas n’est pas, ou n’est plus, de mise ce soir.

Sans l’avoir voulu mais en se faisant irrémédiablement pousser de derrière par les autres arrivants qui ne lui permettent pas de rebrousser chemin, il se trouve déjà au premier rang des spectateurs, à un souffle des belligérants. Des peaux claires, mates, bises, noires, et d’autres encore dans toutes ces nuances s’enchevêtrent dans un échange de coups aussi rageur que fugace quand soudain éclate aux yeux l’éclat métallique d’une arme blanche. Dans la main duquel des adversaires ? Impossible de répondre à la question. L’arme n’est déjà plus quand retentit le cri de douleur de la victime touchée. La rixe violente autant qu’éphémère a vécu. Les conséquences s’enchaînent tout aussitôt.

Le signal de la débandade par toutes les échappatoires possibles, les voies ne manquent pas. C’est l’envolée des gueux tandis que hurlent déjà les premières sirènes stridentes des forces de police. Surtout mettre de la distance avec les intervenants. Là chacun des fuyards a des jambes de vingt ans et louvoie avec une souplesse décuplée malgré l’accoutrement qu’il porte et les chaussures pas toujours taillées pour la course.

Hafizullah a déjà mis une cinquantaine de mètres de retraite entre les voitures beuglantes et lui. Mais l’affaire n’est pas réglée. Il s’engouffre avec plusieurs autres dans la première rue perpendiculaire bordée de chaque côté d’une barre d’immeubles. C’est alors qu’il voit d’abord une pluie de gros cailloux arriver en tournoyant dangereusement, ensuite les dix bras, ou plus, encore en l’air, qui viennent de lancer les projectiles meurtriers avec toute la force dont ils sont capables.

Instinctivement, Hafizullah penche la tête et se plie en deux pour échapper à l’impact. Dans sa chance, la pierre touche la jambe, sans gros dégât ressenti. Son voisin de fuite ne la vit pas aussi belle. Hafizullah le voit, la face éclatée, le sang dans une première giclée, assommé, s’écraser sur le macadam sans un cri.

En face, à vingt mètres, quinze peut-être même, les bras à la peau claire, droits surtout, gauches pour un ou deux, envoient une deuxième volée de caillasses. Les visages, crânes chauves, paraissent très déterminés et vocifèrent. Pas de doute, des skinheads, même si Hafizullah ne les nomme pas ainsi. Les pierres en l’air ne regardent déjà plus que des corps de dos et viennent en meurtrir trois ou quatre. Aucun fuyard, même touché, ne s’écroule. Tous foncent sans tarder hors de portée de la troisième salve. Difficile car les adversaires progressent très rapidement. Hafizullah, d’un coup d’œil de côté au détour de l’immeuble qui va le protéger des projectiles, voit les premiers coups de pied rageurs atteindre son infortuné voisin de fuite. Va-t-il les ressentir, lui qui est sûrement dans les pommes !

Que tenter pour lui ? Raisonnablement rien ! Hafizullah et ses compagnons ne feraient pas le poids physiquement face à cette horde de brutes déchaînées. De plus, il ne faut pas attendre d’aide de l’attroupement de migrants, ils sont tous à tenter de s’égailler comme une volée de moineaux par les rues encore fréquentées de ce début de soirée. Alors pas un de ces êtres en errance ne sait si les silhouettes humaines qu’il côtoie, ou plutôt qu’il frôle dans sa fuite, sont amies ou ennemies, et la course est celle d’animaux traqués aux abois.

L’animal aux abois vend toujours chèrement sa peau, ils vendront chèrement la leur s’il le faut.

Quatre fuyards précèdent Hafizullah. Leur train se ralentit, épuisement oblige. Derrière lui, le souffle rauque, hésitant, saccadé de trois autres qui n’en peuvent plus.

Leur potentiel physique se meurt, ils s’arrêtent, et l’espace d’un instant, le regard observateur et interrogateur, ils comprennent qu’ils sont du même bord. Alors les huit corps se plient, se redressent, se démènent, cherchant à retrouver leur souffle par de profondes inspirations et des expirations sans fin. Des mains se triturent le côté, de la salive s’échappe en filets des bouches ouvertes, des bras torchent des narines, la transpiration perle en grosses gouttes qui roulent sur les fronts, s’infiltrent sous les paupières et font piquer les yeux. Le corps tout entier s’éponge dans les sous-vêtements et des effluves désagréables dérangent les nez.

Trois secondes ! Sont-ils tirés d’affaire ? Leurs yeux exorbités quoique embrouillés scrutent les environs. L’ouïe est en alerte.

Vers le port retentissent les sirènes des véhicules de police. Elles se mêlent à celles des fourgons des pompiers qui ont été appelés pour apporter leur secours aux blessés.

Hafizullah ne connaît pas le chemin de « sa » jungle, mais trois autres savent et font les guides. Pour plus de sécurité, le groupe de huit s’effiloche sur une centaine de mètres sur le parcours.

Bien leur en prend sans doute car ils ne sont pas rentrés à leur campement. Ils traversent une zone de jardins ouvriers et constatent qu’il reste de nombreux jardiniers sur les lieux malgré l’heure qui s’avance dans la soirée. Des gestes menaçants à l’adresse des migrants exténués partent d’un rang de pommes de terre qui promet une belle récolte, ailleurs d’un carré de salades encore bien tendres à leur sortie de terre, ou tout près d’un espace de radis sur le devenir.

Qui a incendié les trois cabanons qui ne sont plus que des amas de cendres et de planches à demi calcinées ? Il y a tant de motifs pour en accuser les migrants, mais aussi tant qu’on y est les voleurs, les fainéants, les jaloux, ceux qui détruisent sciemment avec la machiavélique mise en scène qui fera que d’autres seront désignés coupables, les fouteurs de merde au geste gratuit. Comme ce n’est pas la police qui va élucider la question !

Il y a bien des paroles qui en plus accompagnent les gestes, mais que peuvent-elles vraiment signifier ? Certes, une part peut se deviner !

Pour ce soir, et comme bien d’autres soirs depuis des mois, Hafizullah restera muet comme toujours et sourd comme quand c’est mieux ainsi !

Tous ces potagers qui promettent tant de nourriture lui font vraiment ressentir la douleur d’un estomac vide tiraillé par la faim. La pluie qui depuis quelques minutes tombe sur lui à grosses gouttes éparses lui rafraîchit la tête, et quand elle se met à tomber drue, il tend le visage vers le ciel, ouvre grande la bouche et tend la langue pour que s’étanche sa soif !

Il ne lui reste plus pour l’instant qu’à regagner sa tente de branches d’arbres recouvertes de plastique. Après ? Repos d’abord ! Et puis silence.


Chapitre 9

Sa fortune entre les fesses !


Mais d’abord rattraper son magot secrètement dissimulé entre ses fesses, soigneusement disposé dans le fond de son slip, derrière ses bourses, et qui, dans la galopade éperdue de son propriétaire, a été délogé de son intime cachette ! Il le sent glisser dans son pantalon, le long de l’intérieur de sa jambe droite. Il lui faut le récupérer avant qu’il ne risque de tomber sur le sol, d’être vu et d’aiguiser la curiosité, sinon la convoitise de ses compagnons de trajet.

Hafizullah pose le genou gauche sur le sol, plie la jambe droite, remonte avec précaution le bas du pantalon, remet en place sa chaussette et fait glisser le corps chaud dans sa paume gauche. Il est déjà debout et son bien en sécurité dans la poche de son veston. Pour donner le change, il refait le tout en position inverse, genou droit au sol, jambe gauche pliée, chaussette vigoureusement remise en place, puis reprend sa marche. Ouf !

Personne n’a vu quoi que ce soit, et c’est tant mieux. Il est le seul à savoir qu’il détient un pécule emporté d’Afghanistan, et il restera le seul. Il n’entend, dans aucune situation, avancer qu’il porte sur lui une somme d’argent, mais il sait qu’il lui faut avoir des ruses de renard pour n’éveiller aucun soupçon à ce sujet.

Il a tout fait en matière de dissimulation. Le portefeuille dans la chaussette, mais la chaussette ne veut pas de corps étranger et rejette sans cesse ce cuir intrus. Le portefeuille dénonce trop bien ce à quoi il sert, d’où le simple sachet plastique, avec élastiques dans un premier temps, puis sans au fil du temps, et des billets bien aplatis glissés sous un bandage autour de la jambe, mais la jambe avec ses monts et vallées enroule le bandeau ! Ah oui, le collant synthétique, le super scotch, américain qui plus est, mmm..., qui file des boutons à la peau, puis ne veut plus coller, devient ficelle, tout comme l’a été le bandage, enfin devient introuvable, non pas dans le pantalon, mais dans les boutiques des pays qu’il traverse !

Il a bien songé au souvenir d’un récit, d’un livre ou d’un film, il ne sait plus trop bien, où il est dit que la seule bonne cache, de son vivant, est son trou du…, pardon, en langage poli son rectum.

La question ne se pose pas encore d’en venir de toute urgence à pareille extrémité. Cependant les alertes, depuis son départ d’Afghanistan, ont à plusieurs reprises été chaudes. Les compagnons de voyage ne méritent parfois ce nom que dans les récits et se révèlent de temps en temps bien plus dangereux que vos ennemis, surtout quand l’odeur de l’argent rôde à l’esprit des fuyards qui n’ont pas tous un penchant absolu pour l’honnêteté et la droiture.

On sait également que les candidats à l’eldorado lointain ne tentent pas souvent l’aventure sans le moindre sou, ils sont donc des victimes potentielles, et les autorités policières des pays qu’ils sont obligés de traverser savent fréquemment trop bien profiter des situations difficiles et précaires.

Les fouilles au corps ont mis Hafizullah sur ses gardes et chaque recoin de son être a été tour à tour testé. Les endroits les plus intimes, à défaut de sûreté absolue, permettent de faire face à un bon nombre de problèmes.

Dans ces problèmes, outre les humains, le temps, l’oubli, l’imprévu, la malchance, … et les banques qui lui font craindre que ses billets ne vaudront bientôt plus rien du tout !

Pourtant Hafizullah tient à son pécule comme à la prunelle de ses yeux. Encore, lui, a quitté son pays sans y laisser de dettes, mais il partage quotidiennement l’angoisse de ceux qui n’ont pu entreprendre leur longue fuite qu’en empruntant un argent que les prêteurs comptent bien se faire rembourser, intérêts en sus, et bien évidemment à taux usuraires.

La petite troupe rentre silencieusement dans le campement encore bien vivant, animé, malgré la soirée qui s’avance. Chacun se salue et se dit que son ventre creux trouvera sûrement demain de quoi calmer sa fringale. Rien d’autre à faire d’ailleurs que de reprendre le chemin vers les hangars du port, un chemin que bien des migrants connaissent trop bien à leur goût, pour le parcourir si souvent, trop souvent, comme trop souvent échoue leur tentative de passage pour l’Angleterre.

Hafizullah compte bien ne pas être un abonné de ce trajet !

Il est question de douches pour demain. L’idée le réjouit pleinement. Sa dernière toilette date d’il y a trop longtemps pour rester précise dans son souvenir.

Il s’allonge sous un amas de vêtements, la tête sous sa bâche de fortune. Il renifle un instant le tube qui contient son magot : un tube qui pue, mais une puanteur avec laquelle il compose puisque c’est la sienne.

Il glisse sa fortune dans sa cachette.

Il s’endort en écoutant l’eau qui semble déjà couler de la douche. Il savonne un tube !


Chapitre 10

Non à la galle !


La fontaine installée aux portes du camp clapote sans fin, jour et nuit. Toujours une main pour tourner la manivelle, tandis que d’autres joignent les leurs, imitant une coupe, pour recueillir le précieux liquide qui désaltère et coupe la faim, mais permet également une toilette sommaire, bien trop sommaire, et sert à une lessive souvent vite expédiée, sans savon, ou avec si peu.

Ce matin, au tour d’Hafizullah d’avoir la chance de se rendre à la douche. En dépassant le chatouilleux filet d’eau qui se trémousse entre des doigts qui le tripotent frénétiquement, il savoure l’idée de pouvoir enfin se mettre le physique au propre. Il se sentira de nouveau humain, présentable, un peu moins marginalisé et sera peut-être de nouveau admis dans ces groupes de gens qu’il côtoie mais dont, pour l’heure, il se voit exclu. L’eau et le savon qui se mêlent, et c’est la dignité qui se retrouve.

Il n’est pas le seul à faire le chemin. Heureusement d’ailleurs, car lui se laisse guider par les compatriotes qui connaissent. Eux ont déjà bien galéré pour un brin de toilette, et les anciens ont même eu à coexister longtemps avec leur crasse, et vivre avilis.

La situation semble s’améliorer. Des gens de Calais s’activent pour que leur détresse soit prise en charge et qu’ils puissent vivre dans des conditions plus décentes. Plus qu’une nécessité ! La gale a eu son pic et bien évidemment son corollaire : tous les migrants montrés du doigt par les habitants, et les migrants atteints pointés du regard par les migrants sains ou qui croient l’être. La peste et le choléra aux portes de la ville ! La malédiction qui s’abat. Et chacun, qu’il soit d’ici ou de très loin, de s’éloigner à petits pas, s’examinant furtivement, redoutant les premières manifestations de l’affection et la mise en quarantaine. La clochette du lépreux sur le point de faire sa réapparition !

Des douches de soin ont été installées durant un temps pour mieux attaquer et soigner les eczémas, les lésions et les surinfections, et tout aussitôt démontées dès que l’épidémie a paru jugulée, du moins en net déclin. Il ne reste que les modestes installations d’une association de secours.

Il est tôt encore. Le groupe presse le pas, il est le premier, d’autres suivront. Parfois une camionnette assure le va-et-vient, emmenant les crasseux, ramenant les décrassés. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Le fourgon qui cumule les années et, il faut bien le confesser, les pannes en tous genres, est entre les mains expertes de bénévoles avisés et efficaces à des dizaines de kilomètres de la jungle. Les guides indiquent l’itinéraire par la ville et les terrains vagues.

La troupe traverse une vaste zone qui sert d’aire d’accueil pour les gens du voyage. Quelques caravanes seulement et une gitane qui les observe, les mains sur les hanches, tandis que les autres occupants du terrain, hommes, femmes, enfants, déjà dehors curieusement, parlent avec une fébrilité certaine. Ils sont en nombre, ce qui est inattendu en cette heure matinale.

Une odeur commence à prendre les narines des Afghans et paraît les incommoder : un relent âcre et difficile à supporter sans tousser. L’effervescence leur paraît suspecte un laps de temps, somme toute assez court, car ils découvrent la ruine d’un mobil-home de toute évidence détruit par les flammes et dont il ne reste plus que des éléments métalliques tordus par la chaleur. Un amas de cendres noires et boueuses, collantes, des volutes de fumée blanches, ou plutôt bien pâlichonnes : c’est la vue qu’ils ont des installations qui devaient leur permettre de se doucher et de reprendre goût à une vie bien malmenée. Aujourd’hui a son lot de déprédations, comme bien d’autres jours. Le vol de cloisons pour aménager d’autres habitations, de cuivre pour revendre, le tronçonnage de mâts d’éclairage pour la récupération des câblages électriques, l’imagination des chapardeurs ne tarit pas.

Déjà les pompiers viennent de partir. Il ne leur a fallu que trois minutes pour noyer le feu. Il reste bien quelques policiers pour les besoins d’une enquête, c’est tout. D’ailleurs l’état des lieux a le mérite d’être clair : incendie volontaire. La motivation, elle, l’est moins, pour quelques instants seulement.

Les personnes qui se désespèrent appartiennent à l’association qui vient en aide aux migrants et qui, après la douche, leur propose des vêtements de rechange. Là encore, tout est à refaire : le local a été envahi par l’odeur insupportable de la torche de feu qu’on éteignait et les vêtements empestent. Rien de possible non plus de ce que devait être une distribution de sous-vêtements et de tenues propres.

Hafizullah prend le spectacle de désolation comme un coup en plein cœur, ses compagnons sont tout autant consternés. Ils comprennent trop bien ce que l’incendie constitue pour eux.

Sur la bâtisse épargnée par les flammes, des graffitis rapidement tagués : NON A LA GALLE ! La voilà trop clairement exprimée la motivation de cet acte de vandalisme.

Ni Hafizullah ni les autres candidats à la toilette ne comprennent le français. D’ailleurs, même le français est ici malmené dans ces mots de haine. Ils vivent trop mal le rejet dont ils sont l’objet au quotidien. Ils sentent aussi les larmes envahir leur regard. Ils savent trop bien ce qu’ils perdent avec cette destruction volontaire.

Personne ne parle, les installations saccagées parlent déjà trop : porte calcinée, tuyauteries tordues, lavabos pulvérisés, panneaux de douche éclatés, un amoncellement de désolation dégoulinant de suie humide et collante, avec en supplément cette puanteur âcre qui prend au nez et à la gorge.

Le local aux vêtements n’est pas mieux : la porte est éventrée et visiblement les auteurs du saccage ont pris le temps de se servir. Les containers de l’entrée sont à demi vides et des habits épars traînent, abandonnés sur le terrain.

Sans se poser de questions, comme pour sauver ce qui peut l’être encore, Hafizullah et les autres ramassent les vêtements souillés et les rapportent au local à la carcasse intacte.

C’est en anglais, un anglais d’ici, qu’un membre de l’association d’aide aux migrants leur exprime sa tristesse et s’excuse presque de ne pouvoir tenir la promesse d’une douche qui leur était faite.

Les forces de l’ordre vont et viennent sur les lieux, pour une fois indifférentes à la présence de migrants, mais tous les constats et les photos du monde n’y pourront rien. Le mal est fait : physiquement et moralement. Hafizullah et ses compagnons n’ont d’autre choix que de s’en retourner à leur camp, tout autant meurtris dans leurs pensées qu’écœurés par la crasse qui leur colle à la peau et souille leurs tenues.

Tous sont tyrannisés par ce rejet dont ils sont les victimes et qu’ils comprennent d’autant moins qu’ils ne sont que de passage dans ce bout du continent.

Un bénévole leur distribue ce qui peut encore l’être : des serviettes, du savon, du shampoing, des brosses à dents, du dentifrice, même quelques peignes, puis des rasoirs et de la mousse à raser. Cent fois ses épaules se soulèvent et ses lèvres font une moue significative et disent, sans les mots, qu’il s’excuse, qu’il est absolument désolé, qu’il n’y peut rien, que c’est tout ce qu’il peut faire, que …

Hafizullah et ses compagnons le gratifient d’une tape de reconnaissance sur l’épaule, une accolade pour dire merci, un clin d’œil pour l’assurer qu’ils ne lui font aucun reproche. Il ne reste maintenant qu’à être pratique : informer les compatriotes qu’ils croiseront sur le trajet et expliquer qu’il n’y a rien d’autre à faire que de se réfugier dans leur campement.

Surtout se convaincre également que les douches, ce n’est ni pour demain, ni pour après-demain, et de ce fait prendre les choses en main !

Ils passent devant la fontaine de l’entrée du camp. Ils tournent comme un seul homme la tête vers l’un d’entre eux.

— Allez, on va s’aider !

Hafizullah a parlé. Le plus surprenant pour les autres est le son de sa voix qu’ils ne connaissent pas tous, loin de là.

Un geste et ils s’approchent. Hafizullah désigne un coin légèrement à l’écart de l’emplacement de leurs tentes, en déclivité, et explique :

— Trois piquets, autour un plastique pour l’intimité. Apportez tous les récipients en votre possession. A vos serviettes, vos savons et vos shampoings ! Allez, on ne manque pas d’eau aujourd’hui ! Remplissez tout ce que vous pouvez et à la douche ! Chacun son tour ! Ce n’est pas le moment de se laisser abattre !

L’opération dure une demi-journée, et chacun, nu comme un ver, se savonne et se shampouine avec ardeur après ou avant sa participation à la ronde des porteurs d’eau. Hafizullah est à deux doigts d’oublier de frictionner d’un peu de savon le tube de plastique qui recèle sa fortune.

Il règne une joyeuse émulation dans la troupe et, quand, en début d’après-midi, ils ont tous la peau fraîche et nette, même si les vêtements restent douteux, il leur vient l’idée d’une virée en ville avant le repas du soir.

C’est à cette idée de repas que l’estomac d’Hafizullah crie famine.


Chapitre 11

Ventre plein et vêtements propres !


Août va vers sa fin et le temps est aujourd’hui exceptionnellement clément. C’est l’époque du calendrier où les jours se suivent et ne se ressemblent guère. Une valse-hésitation entre la fraîcheur de l’automne qui s’entête à vouloir s’installer et régner bien avant son trimestre et l’été qui est encore loin d’accepter de se laisser déposséder de son emprise sur sa belle saison.

Le ventre creux d’Hafizullah l’a conduit bien avant la distribution du repas du soir aux environs des hangars dans lesquels il aperçoit des gens qui s’activent déjà. Hafizullah a cheminé seul, s’imprégnant des aspects changeants de la périphérie de la ville, depuis les bâtiments industriels qui jouxtent sa jungle jusqu’au remue-ménage du port avec ses ferries, ses voyageurs pour la Grande-Bretagne, après avoir parcouru lentement la longue rue du faubourg où s’accolent les unes aux autres des maisons ouvrières en nombre infini, chacune représentant une plante s’adossant à sa voisine pour former une haie.

De la bitte d’amarrage qui lui sert de siège, il voit à la fois sur sa gauche la haute bâtisse des repas et en face, si proches et pourtant bien inaccessibles, les imposantes carcasses des bateaux. Leurs cheminées fument, elles vont bientôt, tour à tour, quitter le quai, emportant vers son eldorado une foule de gens pour qui cette traversée n’est qu’une formalité. Ce qui est loin d’être le cas pour lui.

Il s’attarde à contempler les lourds camions ou semi-remorques qui s’installent au cordeau dans le ventre d’un bateau, se surprenant à sourire à l’idée que dedans se cachent peut-être quelques-uns de ses compatriotes chanceux pour qui la fin du cauchemar n’est plus qu’une affaire d’heures, après une bonne part de patience et de ruse.

Il faudra bien que vienne son tour. Depuis un temps à Calais, terminus d’un périple terrestre de plusieurs mois, il est impératif qu’il comprenne et analyse les modes de passage de ce détroit que les candidats à l’exil découvrent soudain bien moins aisé à franchir qu’il leur était toujours promis.

La sirène retentit, le ferry prépare la manœuvre de départ. C’est un signal aussi pour Hafizullah qui quitte son poste d’observation en se disant qu’il est sûrement l’heure de la distribution des repas du soir, à n’en pas douter en voyant les groupes qui se dirigent vers le hangar. Des Afghans pour sûr, mais également des Irakiens, des Kurdes, des Noirs, Erythréens essentiellement, des Asiatiques, Vietnamiens principalement. Par groupes ethniques, toujours. Une foule en marche, pas gaie, pas triste non plus, simplement constamment sur ses gardes, en alerte, jamais complètement rassurée sur l’instant qui vient.

Hafizullah est appelé, avec d’autres, par les membres de l’association qui leur prête assistance. Inattendue et inespérée : une distribution de vêtements pour ceux pour qui la nécessité se fait sentir de manière criante.

Hafizullah fait partie des élus. Il reçoit un lot de sous-vêtements : deux t-shirts, deux slips, deux paires de chaussettes. Il se débarrassera au camp des vêtements sales qu’il porte. En plus, il a à essayer et choisir un pantalon, une chemise, un pull, un veston chaud, et une paire de chaussures : la tenue du parfait Français, n’était son visage un peu trop bis qui ici pose problème ! N’empêche, l’habit faisant le moine, il se sent transformé, pour le physique et pour le moral.

Il ne sait comment remercier ces gens qui avec leurs sourires lui ont apporté quelques minutes de fraternité. Leurs gestes d’ailleurs montrent bien qu’ils souhaitent simplement avoir aidé à vivre avec un peu plus de dignité. Comme chacun, Hafizullah reçoit en supplément de quoi se raser, se savonner, se brosser les dents, et même se parfumer.

On lui fait signe de prendre son tour dans la file d’attente pour retirer son repas. Le signe qu’il attendait, car il n’est pas anodin. Il gomme dès qu’il est fait la frontière invisible entre deux mondes qui vivent sur le même espace sans jamais se mélanger, d’autant que depuis quelques mois l’aide aux migrants est considérée comme un délit.

Alors comment se mélanger, au sens noble du verbe, quand l’entraide d’un humain apportée à un autre humain peut valoir une condamnation semblable à celle d’un malfaiteur ! La répression policière se met irrémédiablement en marche dès lors que l’on contrevient à la loi, celle qu’on peut qualifier d’officielle, pas celle du cœur ! Les interpellations et les gardes à vue se multiplient. Pourtant accueillir au chaud dans son chez soi des enfants qui dorment dans des cartons par moins dix degrés, c’est le bon sens, et même comment dire : c’est normal ! Eh bien non, c’est le mauvais sens, ce n’est pas normal ! Comme si vous abandonniez vos propres enfants dehors par moins dix degrés !

Délit de solidarité : deux noms qui peuvent s’entendre, mener le même combat, sans une préposition de trop pour les lier dans l’adversité ! Peu importe, autre cas, que vous soyez curé et que les Afghans que vous accueillez raffolent d’oignons et que vous consentiez à leur prêter votre gazinière pour les faire mijoter, rissoler, cuire les oignons qui empestent votre presbytère, c’est votre affaire, que vous hébergiez les mangeurs d’oignons, c’est une autre affaire. Si vous bénissez les clandestins et ne vous pliez pas aux interdictions d’aide aux clandestins, ça n’arrangera pas vos affaires. Vous n’avez pas à vous préoccuper du cours du marché de l’oignon qui s’envole en Afghanistan et n’incite pas vos hôtes au retour !

Une soupe, comme savent la faire les Calaisiennes, qui vous requinque, et qui redonne le sourire à des ventres vides, à voir les mimiques des bouches qui l’avalent et les yeux pétillants des gens qui la dégustent. Et pour que le partage soit complet, les bénévoles qui l’ont préparée et la distribuent, ils s’en accordent une louche et la savourent avec leurs hôtes. Une assiettée de pommes de terre et de la viande froide complète l’essentiel du menu. Puis, pour terminer, des biscuits, autant qu’il se peut. De l’eau et des jus de fruits pour désaltérer.

C’est la ration d’aujourd’hui. Toutefois, une distribution supplémentaire de boîtes de conserve de poisson, ou de viande, ou autres, laisse entrevoir une journée de demain moins difficile à supporter.

Musulmans pour une très grande majorité, certains s’astreignent à suivre le jeûne, c’est en effet la période du ramadan. Ils sont peu nombreux à emporter la nourriture qui peut supporter un transport tout en conservant sa fraîcheur. Ils troquent également la part du repas qui doit être consommée sur place au moment de la distribution. Il leur en coûte de différer le moment de se nourrir, leurs conditions de vie sont au fil des jours de plus en plus insupportables, mais ils tiennent bon un peu aussi parce qu’ils craignent un mauvais geste du Destin, si près du but, s’ils venaient à faillir aux préceptes du Coran. Ils comprennent et ont de la compassion pour les compatriotes qui ne s’y soumettent pas. Faut-il aller jusqu’à trop demander à son corps et en perdre la vie ?

A la nuit tombée, ils se réunissent pour casser le jeûne. La jungle possède sa mosquée, certes un semblant, un rêve, mais la cabane de bric et de broc porte toute la charge émotionnelle des prières qui guident les Afghans les plus motivés. La ferveur religieuse de l’ethnie pachtoune, la première en nombre de migrants, fédère la plupart des occupants du camp et met la religion au-dessus de tout. La foi oublie la misérable cahute qui l’héberge.

Hafizullah n’a pas été élevé dans la confession musulmane. Il n’observe pas le ramadan. Pour ne pas offusquer ou braquer contre lui ses compagnons, il lui arrive de les suivre dans leur gourbi de prière et il y manifeste tout le respect requis. Les croyants de l’islam ne sont pas ses ennemis s’ils ne se comportent pas en Talibans. D’ailleurs les milliers de kilomètres qui les séparent de leur Afghanistan natal et leurs préoccupations présentes atténuent leur rivalité religieuse.

Il s’installe comme un répit tranquille dans l’atmosphère bien trop souvent électrique de cette fin de journée dans la foule des migrants. Un brutal éclat de sirène de police tétanise tous les présents, au point qu’ils n’osent, dans un premier temps, croire à la réalité d’une possible opération des forces de l’ordre.

Pourtant, bien qu’il soit tacitement, enfin plus ou moins, admis que le temps de la distribution des repas ne soit pas prétexte à intervention policière, il est certain que, pour cette fois encore, c’est remis en question. Trois voitures, hurlantes, foncent sur cinquante mètres en direction des pauvres bougres qui finissent de manger.

Et chacun de déguerpir, sans raison, sans trop savoir pourquoi, mais à tout prendre, il vaut mieux s’éloigner. Après la dernière échauffourée, il est préférable d’assurer.

Hafizullah s’éclipse l’air tranquille et indifférent à la cohue. Il longe le quai qui borde le bassin du Paradis, refuge et abri des bateaux de pêche côtiers. Il sait qu’il n’est qu’à quelques centaines de mètres, à tout prendre un kilomètre, de la plage et de la mer. Va pour cette direction !


Chapitre 12

De la viande à rôtir !


Le jour s’éteint lentement, mais la nuit n’a pas encore pris le dessus. Hafizullah piétine le sable qui couvre constamment le pavé de l’entrée de la jetée et enfonce les chaussures avec délectation dans cette poussière dorée. Il se sent présentable, prêt à se fondre dans le petit monde des promeneurs qui choisit le moment ambigu entre le jour et la nuit pour s’offrir une balade jusqu’au phare là-bas tout au bout et qui sert de giratoire à tous.

Il s’offre ce luxe, il déguste le sentiment coupable que sa situation le met en infraction et, somme toute, lui déconseille de se risquer à respirer la brise de mer durant ces mètres qui s’allongent, ô combien tentants, devant lui. Il ne résiste pas ! Il est vrai que le spectacle de cette masse d’eau, à la fois attirante et menaçante, se résume pour lui à quelques rares occasions entre Kaboul et Calais.

Il comprend bien que des regards s’éternisent sur lui, mais sa griserie intérieure ne résiste pas. Femmes, maris, enfants, vieillards, amoureux, tout un panel de la France, sur ce ponton de béton puis de bois, qui scrute la plage, le chenal, et les ferries qui entrent et sortent, les feux qui règlent les mouvements des bateaux. Les uns, bras dessus bras dessous, continuent leur conversation entamée bien avant le sable et parcourent la distance, complètement indifférents à l’endroit. D’autres vivent une pulsion amoureuse qui les enveloppe et fait monter en eux une ivresse si forte qu’elle les dominera encore bien après qu’ils auront quitté la jetée. Viennent les doux rêveurs qui déroulent leur rêve et planent dans l’air du soir comment des êtres venus d’ailleurs, et les amoureux qui espèrent, qui croient, qui sont sûrs que la pâleur rose du soleil couchant sur les nuages marins leur permettra de lire dans les yeux de leur partenaire la vérité sur son amour, et qui font leur lecture dans l’étreinte d’un baiser.

Hafizullah n’en est pas là. Il compte les moutons, les rouleaux, les vagues, les groupe en paquets, puis répertorie les bandes de couleur qui arpentent toutes les nuances du gris, du bleu, du vert et strient la masse d’eau qui ondoie sous ses yeux, les comptabilise jusqu’à l’horizon et mesure la distance qui le sépare des falaises anglaises, ces falaises que l’atmosphère exceptionnellement claire lui permet de distinguer depuis Calais. Le panorama lui met l’étourdissement à l’esprit et ensorcelle sa clairvoyance. Non, ces vagues ne se dominent pas aussi facilement ! Les compter, certes, mais les vaincre l’une après l’autre jusqu’à l’horizon, c’est une autre paire de… manches.

Son effervescence intérieure s’assagit quand, après le demi-cercle de tradition au pied du phare, il entreprend le trajet de retour et ne voit plus la mer et son immensité pleine de mystère, et partant d’angoisse, et se tourne vers les signes de vie du port et de la ville, les quais, le trottoir de promenade qui longe le sable et se perd au loin vers Blériot, les buildings des restaurants et des appartements, même s’ils ne sont pas à priori favorables et ouverts à l’hospitalité.

Il quitte la jetée et entreprend, à l’instar de tous les gens qui arpentent le front de mer, de se délecter d’une balade jusqu’au bout de l’esplanade de promenade.

Sans empressement, tout entier à s’imprégner de la douceur de l’endroit, du moment et de la météo, il avance dans un état second, ou tout comme.

Il domine le sable et découvre les rangées de chalets qui font la spécificité de Calais. Des portes se ferment, des occupants regagnent les voitures qui s’éloignent. C’est l’heure où la plage devrait se taire. Des couche-tard, du moins en apparence, ne sont pas décidés à partir et paraissent vouloir remplir de leurs éclats de voix le vide qui s’installe autour d’eux. Au retour, Hafizullah assiste de loin à la joyeuse fête de la bande et comprend que l’alcool n’est pas étranger à l’atmosphère surchauffée du groupe. Les bruits s’estompent tandis qu’il regagne à pas tranquilles son point de départ.

La nuit est venue, petit à petit, imperceptiblement, sans même qu’Hafizullah s’en aperçoive. Après sa longue marche nonchalante, il s’est assis sur le dernier banc de pierre avant la jetée. Il fait maintenant assez sombre pour voir dans la nuit par-delà l’étendue d’eau qui s’étale à quatre-vingts mètres de lui et fait entendre son souffle régulier de marée montante. Un souffle qui bientôt s’estompe, c’est la pause de la mer, avant son prochain repli.

Ce que distingue Hafizullah, ce sont bien des lumières qui, telles des lucioles, frétillent au bout de la ligne noire de l’horizon qu’il ne perçoit plus guère : les lumières de Douvres s’étalent en une guirlande, certaines d’entre elles plus hautes, dessinant comme un camée, la silhouette du château de la ville anglaise. Longtemps ces lucioles papillotent devant ses yeux et lui apportent tout un échantillonnage de sentiments, de l’espérance la plus grande à la tentation la plus extrême de renoncer, tant la tentative lui apparaît vouée à l’échec.

Les lucioles ont grandi, elles dansent devant ses yeux embrumés. Il s’est assoupi. Elles chauffent, les flammes de briquets. Le réveil est brutal. Sa pleine conscience en alerte en une fraction de temps, il distingue des ombres qui balancent autour de lui. Des individus qui le reluquent et passent et repassent les langues de feu si près de son visage qu’elles le brûlent. Un index droit replié lui remonte sèchement le visage d’une pichenette sous le menton.

— T’as vu le mec, un Kosovar ! Alors, on te réveille, dis !

— Et les fringues ! les miennes, qu’on dirait ! Tu manques pas d’air !

Hafizullah ne comprend rien aux paroles, mais il comprend trop bien les gestes. Une poigne saisit son sachet contenant les vêtements qu’on lui a remis pour se changer et les boîtes de conserves. Une tête plonge dedans.

— Et de la réserve, à voir ! Ben dis donc, mec, tu vas nous laisser quoi, hein ?

Et vlan, gratuitement, une baffe d’une main droite sur la joue gauche d’Hafizullah, un coup de poing sur la joue droite mal envoyée par son auteur qui titube. Le jeune Afghan, choqué, tente de se lever, mais deux bras le ceinturent. Il se débat avec hargne, suffisamment pour desserrer l’étreinte, faire un demi-tour au creux de la pince qui l’emprisonne, donner un coup de tête désespéré à son agresseur qui le lâche, pivoter une fois encore et… Un croche-pied le contrecarre dans son élan pour fuir.

Le voilà étalé de tout son long, sur le ventre. Bien sûr, une pluie de coups de pied, sur les jambes, le tronc. Il se protège la tête de ses bras, tant bien que mal. Il s’agenouille, chute, se relève, s’effondre encore, déséquilibré par la bourrade appuyée d’un talon.

Ils sont quatre. Deux ont des mouvements mal assurés mais pas forcément moins destructeurs et leurs vociférations confirment, avec leurs sonorités ronflantes, qu’ils sont sous l’emprise de l’alcool. Les deux autres acolytes maîtrisent mieux leur rage.

Le passage à tabac est d’une violence extrême. La suite, elle, va vers le meurtre.

Hafizullah sent alors un liquide couler sur son menton. Sûr, ce n’est pas de l’eau. Un flash dans sa pensée : il tente de se convaincre que non, non, ce n’est quand même pas de l’urine ! Non, ce n’est pas chaud ! Bien que dégoûté, il recueille une traînée qui goutte d’un revers de main et la renifle. C’est le produit que ses compagnons et lui utilisent au campement pour faciliter l’allumage de leur brasier pour les aliments qu’ils réchauffent ou cuisent, ou les boissons chaudes qu’ils se préparent. L’urine, ça aurait été répugnant, l’allume barbecue, là ça n’a vraiment rien de rassurant.

L’un des quatre lui en asperge le veston. Hafizullah s’épuise à vouloir se dégager, mais les trois complices le plaquent au sol, l’écrabouillent plutôt, l’un aplati sur les fesses, les deux autres maintenant chacun un bras. Il aperçoit des jambes, il devine des silhouettes, des êtres humains, promeneurs noctambules, qui se tiennent à bonne distance. A moins qu’ils ne soient en nombre, il vaut mieux pour eux se mettre en dehors de la rixe. Peut-être l’un d’eux a-t-il l’idée, mais est-ce une bonne solution pour l’agressé, d’appeler les forces de l’ordre à la rescousse ? Les migrants, préfèrent, et de loin, éviter la police !

— De la viande tout juste bonne à rôtir !

Un commentaire dont la signification échappe à Hafizullah qui ne comprend pas un traître mot de français. Les comportements de ses agresseurs sont bien plus éloquents.

La bouteille de liquide inflammable est vide. Elle est balancée au loin. L’agresseur qui la maniait tient maintenant son briquet et, avec soin et méthode, enflamme le vêtement de la victime. Les flammes qui gagnent en puissance font monter de pair les rires criminels. Hafizullah sent la chaleur monter au fur et à mesure que les tissus s’embrasent. Impossible pour lui de bouger, il est comme cloué, scotché sur les pavés du trottoir. C’est à peine s’il peut émettre un gémissement, plaintif, rageur, puis désespéré, une poigne hargneuse lui comprime la bouche, une autre lui écrabouille la gorge. Ce n’est que lorsque la fumée puante les fait suffoquer que les voyous lâchent prise et reculent, pris de quintes de toux.

Hafizullah bondit en se redressant, exécute un vol plané au-dessus de la pente empierrée qui sépare l’allée de promenade du sable. Les promeneurs découvrent, les yeux ronds ou écarquillés, une torche humaine qui se précipite vers la mer. Se jeter à l’eau, aussi vite que possible ! Après trente mètres de sprint, il comprend que les canailles n’ont pas suivi : il les entend s’époumoner de plaisir ! Alors il arrache les boutons du blouson hors des boutonnières, l’ôte et le jette en flammes, sans pour autant arrêter sa fuite. Il se plaque les mains sur la tête : les cheveux ne sont pas touchés ! Le pantalon ! Lui non plus n’a pas souffert des flammes, peut-être n’est-il qu’imbibé du liquide allume-feu ! Alors seulement il ralentit sa course éperdue.

Ouf ! Le bain forcé est évité. Hafizullah, s’efforçant de respirer profondément pour reprendre son souffle, gagne toutefois le bord de l’eau et s’éloigne de la torche qui brûle, afin de ne pas rester dans sa lumière et être repéré. L’éclairage public l’aide par contre à suivre les tribulations du quatuor qui ne cherche plus à retrouver sa trace et disparaît vers la zone des chalets.

Alors seulement la douleur consécutive aux coups encaissés prend le dessus sur l’idée de sauver sa peau. Hafizullah a le corps tout entier endolori. Une chance pour la tête : la joue droite est l’unique endroit meurtri.

La fraîcheur de la nuit l’enveloppe et il tremble, de froid et de peur ! Il n’est vraisemblablement pas dans son intérêt de rester sur la plage. D’autres individus, les policiers… Il s’approche de son blouson qui a fini de se consumer et distille encore une odeur âcre. Là gît le sac avec les vêtements et les victuailles qu’il a réussi à agripper dans sa fuite. Il se dévêt puis enfile les sous-vêtements les uns sur les autres, puis le reste, il a besoin d’avoir chaud.

Maintenant, retour à la jungle ! Si tant est qu’ici à la plage ça ne l’était pas déjà !


Chapitre 13

Des seins si blancs !


Le visage ovale, cerclé de cheveux noirs, s’approche du sien, lentement, comme s’il cherchait à l’embrasser, lui tend ses lèvres qui s’avancent à venir effleurer les siennes. Hafizullah est envahi d’une onde amoureuse qui monte à travers le corps et instille une envie irrésistible de relation charnelle. Pas étonnant qu’on dise qu’un migrant accompagnant dans sa visite de la jungle une jeune journaliste en soit venu à la violer, ou à tenter. Bien sûr, personne n’est autorisé à se laisser aller à des gestes d’attouchement, ou davantage, que notre morale réprouve, mais quel homme peut assurer n’avoir jamais connu telle pulsion avant de la rabrouer tout aussitôt.

Monte en son corps la manifestation physique du désir, son sexe s’allonge, se tend comme arbalète, devient dur comme bois. Hafizullah plonge les mains vers son organe afin de bloquer la montée enivrante mais inutile du sperme. Le toucher dévoile des tissus qui ne lui sont pas familiers du tout : pas de slip, pas de pantalon, un drap à la place.

Il laisse échapper un soupir de jouissance, qui vient du plus profond de son être, et de regret tout à la fois, qui détruit l’enchantement et fait s’écarter le visage de l’amoureuse qui en vérité n’en est pas une, pas du tout !

Le plafonnier s’allume dans la pièce. Une femme, celle qui cherchait à deviner s’il dormait toujours, est debout devant lui allongé dans un lit. En un éclair il est assis et parcourt des yeux, la mine affolée, voire terrorisée, la chambre dans laquelle il est, celle d’un hôpital.

L’infirmière le rassure dans un anglais approximatif mais qu’il comprend grâce aux souvenirs de classe en Afghanistan. Pourtant il cherche encore quelque chose, et ne se rassure qu’à la vue sur sa table de chevet du tube qui contient sa fortune. Un peu vexé de se voir trahi dans son intimité ! Il aperçoit également le sac de vêtements qu’il a réussi à sauver à la plage.

— Qu’est-ce que je fais ici ?

— Les services de secours des pompiers vous ont amené ici cette nuit, vous étiez inconscient.

— Je veux partir !

Il a le corps qui s’extirpe déjà du lit. Une main l’arrête :

— Les traces de coups que vous portez et une bosse sur le crâne nécessitent quelques soins !

Des soins, il n’en veut pas. C’est un de ces traquenards qui piègent les migrants, les épluchent, les décortiquent, les vident de leurs secrets physiques, les mettent en coupe réglée. Hafizullah sait trop bien que les bancals, s’il s’avère qu’il en soit, les pays occidentaux n’en veulent pas, et les maniant comme une patate brûlante, s’en débarrassent tout aussitôt, les réexpédiant aussi loin que possible.

Un médecin apparaît qui complète les explications et interroge :

— Nous avons relevé une curieuse odeur sur vous et sur vos vêtements. Que s’est-il passé pour vous hier soir ou cette nuit ?

— …

Le patient laisse supposer qu’il ne comprend pas bien.

— Avez-vous été agressé ?

— …

Toujours pas de réponse. Le médecin contrecarre le mutisme d’Hafizullah :

— Je comprends que vous ne vouliez pas en dire davantage, mais je pense que nous aurions là l’explication des contusions !

Le blessé a bien saisi :

— Mes blessures ne sont pas graves au point de me maintenir ici ! Je souhaite sortir !

— Il est pourtant indispensable que je fasse un compte-rendu explicatif de votre admission au service des urgences dans lequel vous êtes, d’autant que votre état ne semble pas être consécutif de maladie…

— Je vous répète que je n’ai rien de grave !

— C’est exact. Soyez sûr que nous n’allons pas vous retenir. Cependant nous allons désinfecter vos hématomes et vous donner de quoi les soigner de manière efficace. Auparavant vous êtes invité à vous rendre à la douche, puis vous prendrez un repas de qualité.

Hafizullah se soumet. L’infirmière lui confie un savon, un shampoing, un gant de toilette, une serviette et le conduit vers le local des douches. Elle lui tend le sac de sous-vêtements qui est le sien, et d’un geste de la main, lui indique vers où aller.

Quelle douche ! Chaude, sensuelle, charnelle, à la limite érotique ! Non, pas plus ! Une semblable, c’est la première depuis des mois, et s’il cherche bien, il compte en années ! Elle dure, il la fait durer, jusqu’à l’assouvissement de son bien-être !

Et quand il abandonne la pluie d’eau chaude, s’éponger, se caresser la peau avec une serviette douce comme il ne connaît plus le laisse en plein délice !

Du déodorant, du parfum, des vêtements, la plupart neufs, pour tous propres évidemment, et le voilà comblé et plus sûr de son côté humain, et séducteur !

Cependant personne à sa sortie du local des douches. Un instant d’hésitation, il prend le chemin de sa chambre. L’endroit est bien désert, trop désert à son appréciation. Il a un doute ! Serait-il à l’écart de rencontres des gens habitués des lieux ?

Sa chambre : il y est seul. Mais il a dû être observé, du moins le pense-t-il, car, à peine assis sur son lit, une infirmière entre : son infirmière, ombre aux lèvres à la recherche d’un baiser ! Ce qu’il se dit !

Il est déjà tétanisé ! Elle s’approche, l’invite à dénuder les parties bleuies de son corps et lui fait comprendre qu’une douce application de pommade sera bénéfique. Une vague grisante monte en lui tandis qu’elle soigne les zones endolories.

Elle a vingt ans, il a vingt ans, elle a des seins si blancs ! Ses mains s’avancent, et il se gratte le nez. La raison a mis son veto en chemin : lui a les mains si bises ! Il sait : une peau bise ravagée sur une peau de lait : ce n’est pas accepté ! Il sait que les portes des geôles s’ouvrent très vite en cas d’égarement, pour se refermer pour longtemps. Son éducation a fait son office. La tentation a avorté, et restera secrète !

La blouse blanche aux seins nus s’écarte : le soin est terminé. Ouf, il se sent sauvé !

— Allongez-vous et reposez-vous !

Le doute, l’angoisse, la panique : un crescendo ! On lui a promis qu’il allait sortir ! D’abord, lui a-t-on dit vrai, et puis c’est pour quand ? Des promesses, il en a tant connu ! Etre certain de sortir, c’est foutre le camp : là est la solution !

Il est seul dans la chambre, le couloir est désert, ce n’est pas encore l’heure du repas : le moment propice !

Ses vêtements sont devant lui, il s’habille. Si on vient, il peut toujours argumenter qu’il n’a pas bien compris les explications qu’on lui a données.

Il est prêt. Couloir toujours désert, maintenant il faut jouer serré. Un escalier, désert. Ou presque ! La porte de sortie, qui s’ouvre toute grande sans qu’il lui demande rien ! Quelques marches, le trottoir, la rue !

Des femmes, des seins blancs ! Ici, dans la rue, on ne rêve plus !


Chapitre 14

Au trou !


Disparaître des lieux du crime, c’est primordial pour l’assassin, mettre de la distance entre l’hôpital, les urgences et soi-même est essentiel pour le fuyard qu’est Hafizullah. Sur le trottoir, c’est à gauche ou à droite ! Pas le choix : en face, le canal, pas vraiment clair, aux berges pas vraiment attirantes. De plus, pas question, il ne sait pas nager. Surtout ce serait, de toute évidence, un retour sans délais là d’où il cherche à fuir. C’est quoi, le bon choix. Il n’en sait rien. Il ne connaît pas ce secteur de la ville. Elle, vers la droite, lui apparaît plus animée : des échanges de klaxons le lui confirment. Il parie pour la gauche, la vue semble au loin plus dégagée.

Il traverse la rue en diagonale et, sans courir, mais sans traînasser non plus, il s’éloigne et gagne le pont du Vic. Vers le bout du canal, certaines perspectives lui apparaissent connues. A gauche, soudain, le beffroi de l’hôtel de Ville lui rend ses repères. Maintenant il sait ! Sa jungle, son havre, c’est vers la droite. Et après un coup d’œil vers l’arrière qui le rassure, il dépasse le pont de fer de la rue Mollien. Les mains dans les poches, décontracté aussi faussement qu’un Afghan peut l’être dans les rues de Calais, il se dit qu’il ne sera pour l’instant jamais aussi bien à l’abri que dans son gourbi de bric et de broc dans sa lande au milieu de nulle part, sableuse comme le désert, ondoyante de dunes, couverte de buissons rabougris poussés là tout naturellement au fil du temps et tout juste bons pour une flambée. Après tout, bien évidemment qu’il s’y sentira pour le moment en sûreté !

Le trottoir, c’est la sécurité du piéton habituellement : slogan connu ! Seulement, le secteur n’est pas anodin.

A gauche, par-delà la voie ferrée qui va vers l’ancienne gare maritime, le terre-plein où divaguent les migrants avant l’heure d’un repas, parfois le lieu même où on le leur offre si tout s’est bien passé pour celles et ceux qui l’ont mitonné. Lui-même est passé par là. L’affaire n’est pas simple pour ces Français qui les aident tant il leur faut jouer au chat et à la souris avec les forces de l’ordre chargées de les dissuader, parfois manu militari, d’avoir un peu de compassion pour ces humains aux prises avec l’absurdité du monde. Zone sous surveillance constante donc !

A droite, des véhicules d’un bleu trop connu et des grosses lettres pas attirantes ! Pour peu qu’un costume, ho qu’il soit apparemment masculin ou même féminin, peu importe, y monte ou en descende, et c’est tout une aspiration incontrôlable dans les veines, un vide qui glace ! Les bandes horizontales seraient-elles tracées pour adoucir l’effet traumatisant du paquet de lettres ? Ces bandes, qui en connaît vraiment la couleur ? bleues, rouges ? Non, pas rouges, blanches alors ? Qui sait ? Même un Français, dont le seul tort est de se trouver là par hasard, se sent inquiet : il lorgne ces voitures, jette les yeux bien vite ailleurs, comme si son regard était déjà coupable d’avoir perçu ce qu’il n’avait pas à voir, comme si voir allait entraîner l’arrêt du moteur ! Et la suite !

Hafizullah est en train de la vivre, car pour lui ce regard posé ailleurs n’a pas de point de chute ici. La rue n’a pas une quantité de magasins telle qu’il puisse donner le change en faisant semblant de s’y intéresser. Un coiffeur pour dames, lorgner à l’intérieur est à éviter. Une zone commerciale : tout de suite repéré. Une pharmacie : pas d’argent pour acheter.

Un trottoir rectiligne, des gens qui vont, qui viennent, qui le dévisagent avec tous les sentiments de la Terre. Des maisons, collées les unes aux autres, un mur de briques continu jusqu’aux premiers feux tricolores. A plus de cent mètres de lui !

Des voitures de toutes les couleurs, même si les Français font moins dans le clinquant et le braillard ! Une voiture blanche qui se range au loin le long du trottoir opposé. Une voiture blanche qui se range le long de son trottoir assez loin derrière lui. Une voiture blanche qui se gare, en double file, elle, à sa droite, dans le carrefour qu’il vient de traverser en empruntant soigneusement le passage pour piétons. Une voiture qui se dissimule à la gauche du carrefour, juste avant de le franchir. Quatre voitures blanches estampillées « POLICE » et une quinzaine d’individus en bleu, crânes rasés ou queue de cheval sous la casquette, qui s’en extrait.

A plusieurs dizaines de mètres devant Hafizullah, les flics en bleu traversent la chaussée et hèlent un passant, bien étonné d’être leur centre d’intérêt, mais à l’aspect tout aussitôt plus souriant après quelques paroles accompagnées de gestes qui se veulent apaisants et dénués d’agressivité.

Juste ce qu’il faut pour que celui qu’ils veulent soit à leur hauteur : Hafizullah. Empoigné, agrippé, une main sur la bouche, un mur de quinze corps pour annihiler toute tentative de résistance. Une veste vite jetée sur la tête, une main écrasante qui l’écrase, que déjà il est assis dans un véhicule qui, portière claquée à la hâte, s’engouffre dans la circulation.

C’est à peine si on relâche la pression durant le trajet en voiture. Il est descendu sans violence mais toujours encapuchonné. Des marches qu’il gravit comme un homme volant et le voici déjà, à l’écart de ceux qui ont maille à partir avec la police, dans un bureau vite clos.

Il ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive. Est-ce la conséquence de sa fuite en catimini du service des urgences dans lequel il a été admis cette dernière nuit ? Ce qu’il croit s’entendre confirmer quasi sur-le-champ par un policier derrière un bureau. C’est tout ce qu’on lui apprend dans l’immédiat. Il lui faut attendre que son vis-à-vis termine une longue discussion au téléphone menée en français, à ce qu’il peut déduire des sonorités qu’il analyse, une langue qu’il ne maîtrise pas, et ce n’est que lorsque le combiné est sur son socle que l’autre le dévisage.

Un début d’échange qui bloque sur la langue. Qu’importe ! Il subit un examen visuel et tactile complet ! Le check-up ! Photos, fouille au corps sans la moindre attention au respect de la dignité, en totale liberté et juste faite pour mettre la pression pour obtenir une information ou un aveu. Elle s’avère superficielle somme toute, son magot reste secret. Et tout le toutim, expérience dégradante qui relève du traumatisme. La séance de rhabillage, c’est bien connu, est toujours trop longue pour qui est spectateur, et la main droite du policier qui vient de le fouiller s’anime sur son poignet en tournoyant, spécifiant clairement à l’interpellé qu’il a à se grouiller !

A coup sûr, pour les policiers, de quoi avoir quelque chose à se mettre sous la dent, et à lui mettre sous le nez lorsqu’un hypothétique traducteur digne de ce nom sera présent.

— Je ne vous comprends pas ! répète inlassablement Hafizullah en anglais.

Et pour le peu qu’il comprend, il lui semble que son interlocuteur lui demande s’il se fout de sa gueule ! Mais non, sinon que l’évidence est là !

L’anglais, même à Calais, n’est pas une langue innée pour un policier. Plusieurs tentatives infructueuses agacent et vont coûter au jeune migrant une nuit en garde à vue. La journée touche à sa fin et il va être inutile de dénicher un traducteur à cette heure.

On le restaure, on le verrouille dans une cellule relativement propre qui le maintient à l’écart des autres individus appréhendés tout au long des rondes de police nocturnes et coffrés en attendant d’y voir plus clair le matin, au propre comme au figuré.

Hafizullah se garde bien d’attirer sur lui l’attention et engendrer une intervention policière qui puisse créer l’incident et aggraver son cas, si tant est qu’il soit en quoi que ce soit responsable de sa présence au fond de cette cellule.

Les incidents, ce sera le leitmotiv de toute la nuit, ou presque, dont il n’est pas l’acteur ou le spectateur, mais l’auditeur, l’oreille aux aguets.

Cris, chuchotements, invectives, chocs, courses dans le bâtiment, hurlements de moteurs et crissements de pneus à l’extérieur : une nuit, au cachot, sans l’ennui du temps qui ne passe pas. Ce n’est qu’aux lueurs de l’aube que la maison se calme et qu’il s’assoupit.

Pas pour longtemps !

Pas vrai ! A croire qu’ils le font exprès ! Enfermé, au trou, étranger, qui n’y comprend encore rien, et voilà que, à peine un dernier espace de sommeil trouvé, on vient déjà le réveiller ! Pas des lucioles, pas les flammes d’un briquet ! C’est déjà ça ! Mais des types en uniformes bleus, des casquettes, des comme il connaît déjà, ça, c’est pas vraiment ça !

Des qui ne lui disent rien, qui l’extraient de sa cellule ! C’est le matin, mais vraiment le petit matin ! A croire que tout le monde dort encore ! Qu’est-ce qu’on lui veut donc ? A lui qui n’a pourtant rien d’un cador !

Dehors le ciel est à peine rose, lui aussi a du mal à se réveiller ! Peut-être que pour voir ce qu’il a à voir, vaudrait mieux qu’il reste couché. Mais les chiourmes d’Hafizullah se fichent bien de l’avis du soleil. La voiture est prête, le moteur tourne, discrètement, la veste est à son poste également ! Hafizullah la sent bientôt sur ses cheveux, puis une main, puis... C’est un remake de la veille ! La voiture démarre en silence, et pendant tout un temps, le jeune Afghan ne sait vraiment s’il va vers la vie ou la mort ! Dire que la situation le glace d’effroi ! Il est un moment ou le summum de la terreur est atteint, et tout sentiment déphase avec ce que l’on ressent ! Le sommet !

Un parcours dans ce qui doit être la ville, à ses bruits, le laisse dans le doute. Puis la voiture s’arrête !

Plus de veste. Un endroit désert ! Hafizullah ne sait pas très bien où il est, mais quand son flic de voisin sur le siège arrière, après l’avoir aidé à s’extraire du véhicule, à l’oreille lui susurre, en anglais :

— Fiche le camp !

C’est sans hâte, mais sans hésitation, qu’il se met à marcher dans le sens qui lui a été indiqué.

Les Français ont le sommeil profond le matin, c’est alors que se font et se défont les destins !

Hafizullah reprend le sien là où, avant-hier, il semblait bien avoir chaviré !


Chapitre 15

Quoi ! Une manif de migrants !


Ce qu’il aperçoit au loin, à quelques centaines de mètres à tout prendre, ne lui laisse pas d’hésitation : les trop familières premières cahutes de sa jungle.

Le jour pointe avec lenteur, l’atmosphère est bien fraîche, le chemin est vide jusqu’au bout, le seul être humain, c’est lui. Personne, personne ! Ses compatriotes qui se sont hasardés à poursuivre les camions, à tenter une énième chance de passer en Angleterre, ou bien sont de l’autre côté de l’eau, enfin, pour certains même c’est mieux vaut tard que jamais, ou bien ils sont depuis longtemps rentrés dans leur gourbi, essai raté une fois encore et amertume enterrée au plus profond de leur sommeil.

Une brume flotte, qui fait frémir le corps, elle annonce pourtant une journée agréable et chaude pour ce qu’il faut bien appeler une fin d’été dans le Nord de la France.

A l’entrée du camp, un compatriote sorti de nulle part le rejoint en courant. Un Afghan qui ne montre aucun étonnement de le voir, malgré son absence de presque deux jours, et l’entraîne d’une poigne assurée, pressé de montrer, mais quoi au fait !

— Regarde !

— C’est quoi ? interroge Hafizullah, pour le moins intrigué.

— Une banderole, avec une photo ! Tu te reconnais ?

— A vrai dire, de plus près, de tout près, oui, je crois !

Etonné, pour le moins ! Si c’est lui, pas vraiment drôle ! La tête sur le macadam, pas amochée, mais un tant soit peu difforme, la peau ratatinée sur le bitume ! Un épisode dont il ne se souvient pas !

— Pas étonnant, tu étais sans connaissance, l’autre nuit. Avant que les services médicaux des urgences de l’hôpital ne viennent te récupérer. Une photo, plusieurs même, prises en catimini par des Français qui nous aident !

— Et pourquoi ma tête défigurée sur une banderole ? Est-ce bien assuré qu’elle va m’aider ?

Hafizullah a tôt fait de comprendre que ce soutien n’en ait à tout prendre pas un ! Il est sans doute, c’est peu dire, bien évidemment c’est mieux dire, illusoire de chercher à faire entendre raison à celui qui, bras tendus, langue bien pendue, le convainc du bien-fondé de cette gueule cassée ratatinée sur le goudron.

— Toute une manifestation qui se prépare, un défilé, le nôtre, dans les rues de la ville. Des migrants comme nous, et même pour plusieurs d’ici, des Pachtounes, ont assisté de loin, prudents et impuissants, à l’agression dont tu as été la victime. Ils t’ont vu sur la plage, les vêtements en flammes. Ils ont alerté les gens des associations qui nous aident, mais ne t’ont localisé que peu avant que les médecins n’arrivent. Juste le temps de ces photos…

L’annonce de son retour a déjà fait le tour du campement et attiré la foule des réfugiés : les taiseux, les bavards, les résignés, les insoumis, les révoltés, les… Une cocotte qui explose ! Tous, si différents, mais unanimes dans la protestation comme exutoire à leur désespoir.

Hafizullah ne se réjouit pas de cette photo qui le met en avant, lui qui a toujours cherché à passer inaperçu et aurait tant souhaité que son anonymat continue. Ces dernières quarante-huit heures ont mis à mal ce constant comportement. Il se rappelle les migrants qui s’abîment les doigts, se poncent les index pour éliminer leurs empreintes, misant sur une identification difficile qui leur permettrait d’échapper aux textes de la communauté européenne interdisant l’accueil en Grande-Bretagne à ceux enregistrés dans un autre pays de l’Union. Trop tard pour lui, se poncer la chair, il ne l’a pas fait, et ses marques de doigts sont au secret dans les dossiers du commissariat de police de Calais. La poisse ! Bien évidemment ! Mais qu’à cela ne tienne, il ne se sent pas le moral à renoncer !

Le campement vit ces heures du petit matin dans une effervescence inhabituelle et bien palpable. Les ablutions sont faites avec soin, les vêtements réajustés. Les boules d’angoisse au creux des estomacs contrarient la saveur des petits déjeuners.

Chacun est finalement vite prêt et prend place dans le cortège pour un temps encore bien informel qui va rejoindre les autres manifestants, s’il s’en trouve, sur la place de la mairie de la ville. Déjà, même ici au campement, chacun, il faudrait dire quelques-uns, guère plus que plusieurs, finalement très peu s’engagent dans le rang des participants à la manifestation.

Dès leurs premiers pas hors de la jungle, la petite troupe miséreuse s’avance sous bonne escorte. Policiers, gendarmes, C.R.S. en repli, et sûrement des membres des trois déguisés en civils, vaquent à leurs attributions, comme détachés des motivations de ce troupeau qu’ils canalisent, regards volontairement absents, gestes apparemment détachés.

La voie ainsi royalement ouverte, les sous-hommes ou moins qu’humains sont vite au pied du perron de la mairie. Ils rejoignent des silhouettes connues, une moustache sous un béret, la croix d’un abbé, des politiciens, des syndicalistes, des cantinières, des laveuses de hardes, des pourvoyeurs en produits d’extrême nécessité, des inconnus, des membres d’associations amies, des espions de groupuscules ennemis, les renseignements généraux, des gens qui flashent, qui photographient, qui filment. Pas tous journalistes, mais désignés pour être là.

Dix heures trente. Top départ du cortège. Le haut-parleur installé dans le véhicule d’une association d’aide aux réfugiés donne le signal. Les manifestants s’engagent sur le boulevard Jacquard, vers le centre, les Quatre Boulevards, le poumon de la ville. Bien sûr, la circulation est interrompue, et pour le quidam, rien ne va plus.

Non, la rue ne veut pas de migrants qui arpentent ses trottoirs. Elle sait qu’une fois arrivés au bout, c’est l’impasse, le demi-tour est inéluctable. En veut-elle à ces pauvres hères complètement déboussolés qui vivent, hagards, une situation inextricable ? Certes non, elle déplore leur situation, comprend leurs souhaits, sait leur profonde détresse, mais n’a pas la solution, et ceux qui la réclament ne sont pas entendus.

— Marre de faire la soupe, marre de courir partout pour éviter que ces migrants deviennent des zombies. Marre de ne pas être entendu, parce qu’arrêter notre aide d’un seul coup ferait de ces gens des bêtes traquées. Marre de s’entendre dire que dans ce cas il ne fallait pas commencer, que c’est bien fait pour nous et qu’on n’avait qu’à se mêler de nos oignons. On s’est justement arrêté un temps : catastrophe ! On était en supplément montré du doigt, trop facile alors de nous accuser de ne plus vouloir leur apporter notre aide ! Allez donc, interrogez celles et ceux qui ont donné des années pour secourir ces Afghans, ou autres, qui ne veulent que se rendre en Grande-Bretagne. Des casse-croûte, ça prend du temps pour bien les tartiner, des descentes de police, non, une sirène, un champignon qui fait hurler un moteur, et c’est le sauve-qui-peut ! Même le sandwich s’avale alors de travers, quand il n’est pas tout bonnement abandonné sur le macadam, tant la trouille est la plus forte et enserre un anneau à l’appétit.

Justement, sur les trottoirs, les passants qui côtoient le défilé ne s’attardent pas : la rue, c’est eux, qui n’ont pas la solution, qui compatissent, et se sentent coupables, et se désespèrent… Les plus vieux surtout qui se voient, enfants, sur les chemins de l’exode, implorant le quignon pour avancer vers une vie meilleure, et qui sont revenus, sans avoir goûté à la farine.

La manifestation fait le bruit qu’elle peut. Les banderoles s’agitent, les slogans se crient, les espoirs se chantent, la révolte se hurle. Faire savoir que les choses vont mal, que des êtres sont malheureux, certes, mais qu’en restera-t-il aux oreilles des gens qui ont entre leurs mains la possibilité d’agir ! Vain espoir ! Pourtant écrire et scander « Solidarité », estimer que le crier reste utile : la sincérité se lit sur toutes les lèvres. « Laissons circuler les réfugiés » : la liberté d’aller et venir est dans notre Constitution, que diable ! « Aidons ceux qui fuient la guerre » : ce ne sont pas les ministres qui tonitruaient en appelant au droit d’ingérence qui diront le contraire, tout de même.

— Nous voulons la liberté ! We want freedom ! Le slogan se répète à l’infini, mais vous constatez que tous les sans-papiers ne sont pas là. Des mécontents, souvent Afghans, un noyau de Kurdes irakiens, et parfois un Noir soudanais. Les autres rasent les murs, comprenez-vous, et…

Un migrant déchaîné et son djembé mettent fin à l’enregistrement.

Des esprits s’échauffent, haranguent les maîtres du monde, molestent si possible les représentants de l’ordre. Une bonne échauffourée, une dose de gaz lacrymogènes, pas de pavés ici, des gros pétards !

Des monuments escaladés. Et des drapeaux piétinés ! A se moucher dedans ! Le geste de trop !

Les C.R.S. en retrait sur le perron de la mairie se mettent en mouvement.

Et tout dégénère ! Tandis que les forces de l’ordre interpellent le morveux, c’est l’instant de flottement où chacun va frapper sur l’autre, sans trop en savoir le motif !

Hafizullah, qui a parcouru toute la manifestation le visage dissimulé, comme ses compatriotes, se dit qu’il est préférable de rentrer. Il a le désagréable sentiment que cette manif n’est pas sa manif. La philosophie d’une terre sans frontières, il a de la peine à aborder l’idée, ou elle vole trop haut pour lui, ou… Sa misère à lui, simplement ne pas pouvoir aller plus loin qu’ici !

— C’est le carnaval de Dunkerque, la joie en moins ! lui glisse à l’oreille un gars du coin. Je te plains, mais encore une manif qui ne conduira pas bien loin !

Hafizullah lui sourit, un très petit sourire. Il n’a rien compris, sauf peut-être les syllabes de « Dunkerque », mais la main sur l’épaule de son voisin de défilé en dit long. Cinq doigts et une étreinte sur sa chair au-delà de tous les mots !

Les échauffourées se multiplient tous azimuts. Les coups partent de partout, pour toutes les raisons qui font que cogner sert d’exutoire. Les hurlements des voitures des forces de l’ordre mettent les combats en musique, les sirènes voudraient donner du swing au rythme des bagarres, les lumières virevoltantes illuminent le festival.

L’apothéose, le bouquet final, en plein jour, car il est à peine midi sur la place de l’Hôtel de Ville.

Des cars de police bondés de manifestants arrêtés, dernière image pour Hafizullah qui se verrait bien s’extirper de la glu de ceux qui cherchent à faire de lui un symbole du migrant opprimé. Lui n’est rien, rien qu’un migrant qui voudrait seulement trouver le moyen de traverser la grande flaque d’eau qu’il a, durant plusieurs heures, contemplée, et qu’il maudit ! Un point c’est tout ! Parce que c’est de l’autre côté de la flaque qu’il veut aller ! Le reste, il s’en fout !


Chapitre 16

Le vinaigre sur la plaie !


Dans le camp règne une effervescence inconnue jusqu’alors pour Hafizullah. La manifestation à laquelle il a participé se résume à un film muet : il a vu mais n’a rien compris à ce que les participants pouvaient bien défendre ou expliquer. D’où sa hâte à quitter le rassemblement qui pour l’essentiel lui échappait dans ce qu’il en retenait et ne lui inspirait rien de positif.

Un curieux sentiment d’être l’objet d’une manipulation a laminé la justification de sa présence dans le défilé : tous les bénévoles de la ville qui se démènent pour apporter aux migrants un peu de mieux-être n’étaient pas dans la foule qui chantait, scandait des slogans, vociférait, menaçait. Une sensation qu’il n’est pas parvenu à définir clairement. Comme une idée de tri, de sélection ! Bref, le sentiment obscur de querelles d’individus ou d’associations caritatives. Sa réflexion reste dans un flou pas artistique du tout, plutôt fangeux même. Une appréciation de la manifestation qui ne lui plaît pas, pourtant elle semble s’imposer à lui, et il ressent une lancinante douleur mentale qui ne trouve pas à se calmer. Hafizullah ne parvient pas à donner une explication aux absences. La conviction d’un rassemblement boiteux, c’est ce qui marque son esprit.

En conclusion, premier intéressé, parce que le faire-valoir de la protestation, il s’est senti plutôt seul dans le tohu-bohu, même si au final son cas n’a pas été surexploité par le défilé de protestation. Sur ce point au moins il s’estime satisfait.

La jungle en ébullition ! Le sujet de discussion n’est pas la manifestation. La plupart n’y étaient pas, et ne paraissent pas intéressés par les informations rapportées par les participants.

Non, la nouvelle qui les agite, qui les ameute n’est pas en soi surprenante. Elle court depuis bien longtemps, d’une semaine à l’autre, prend de l’ampleur, s’en va sans disparaître, resurgit, s’estompe, reprend force comme une traînée de poudre et crée mille sujets d’angoisse dans la tête des migrants.

La jungle va être démantelée, cette fois, c’est dit. Le ministre l’a affirmé haut et fort. La télévision française l’a répété dans son rectangle magique. Plus de doute. C’est pour de bon. Annoncée en avril par le ministre de l’Immigration, prévu pour la mi-juillet, le grand débarras ne s’est pas fait. Il s’agissait d’une répétition générale, un exercice grandeur nature ! Déjà alors a soufflé un vent de panique. L’Etat allait imposer sa loi, certes, mais à quelle sauce allaient être accommodés les migrants ? Leur placement, où, et en attendant quoi ? Un retour au pays pas forcément désiré, et pour y vivre quelles mésaventures, ou plutôt quels drames ? Un bénévole ne peut rien d’autre qu’informer chaque migrant sur la date prévue d’un démantèlement, l’aider dans une demande d’asile et lui donner les premiers conseils à mettre en œuvre en cas d’arrestation.

Agir avec fermeté et humanité pour mettre fin à une zone de non-droit. Briser l’outil des filières clandestines, qu’ils disent.

Cette fois, ça y est : c’est pour la fin septembre. Les camps sont rasés les uns après les autres. Déjà en mai, expédition sous la houlette de la police de l’air et des frontières, les abris de fortune incendiés, des clandestins interpellés et des gardes à vue. C’est la fin du regroupement audomarois. Coquelles commence son plein. Norrent-Fontes : bis repetita. Le ruban d’asphalte de l’autoroute de l’espoir est tout proche et les abonnés au quotidien d’une vie meilleure y sont nombreux à tenter l’aventure. Nettoyage de printemps ! plutôt d’automne !

D’autres campements ont subi le même sort et ont été vidés de leurs habitants. Ce démantèlement des petites structures de repli à l’intérieur des terres s’est accéléré depuis six mois. Il faut hacher, trancher les lignes de progression vers Calais. La guerre, la méthode militaire, couper les chemins de l’ennemi ! Sauf que la troupe des chemineaux ne lutte pas avec les mêmes armes que les hommes en bleu. Les femmes en uniforme s’aspergent du même parfum masculin et mènent la vie dure à des individus à bout de force souvent. Epuiser : voilà le maître verbe, qui ne laisse pas la moindre pause de récupération. C’est au moment même où la victime ressent le coup intense de l’épuisement qu’on l’emporte, pas le moindre espoir de récupération ne s’entrevoit alors, sinon trop tard !

Des migrants, il en circule dans tout le Nord. Ils viennent par la Belgique, par l’est ou le sud de la France, par les autoroutes ou les chemins de traverse, dorment le jour, voyagent la nuit, étonnent les gens qui sont du matin par leur présence sur les routes, et les gens qui sont du soir pour la même raison. Ils comprennent bien qu’ils détonnent dans le paysage. Ils squattent les aires d’autoroute qu’on ferme parce que trop proches de Calais. Ils croient que tous les ensembles routiers qui s’y arrêtent sont une aubaine. Pas du tout ! On s’empoigne, entre migrants, entre migrants et chauffeurs, entre chauffeurs ! Et du coup paf, voilà la PAF !

Il en divague, devrait-on plutôt dire. Dans toutes les directions, vers la Belgique pour ceux qui soudain pensent plus à Anvers qu’à Calais pour gagner l’Angleterre, vers Paris, allez savoir pourquoi, de toutes les nationalités. Des qui arrivent et ne comprennent rien à ce vent de panique, des qui s’en vont sans en avoir compris davantage, et qui d’ailleurs ne savent pas où ils vont, des qui tournent en rond et ne savent plus très bien où ils en sont, qui verront bientôt des sauveurs dans les passeurs qui se présenteront, des qui se disent qu’il est plus que temps de filer et qui s’activent autour des zones de stockage des camions, près des quais d’embarquement du port ou des zones des trains sous la Manche.

Des chaussures qui errent d’un point de chute à un autre, il s’en use beaucoup. Des coups, il en pleut partout.

Hafizullah démêle l’écheveau d’informations. Il n’est pas le seul. Ses compatriotes afghans s’en mêlent, et chacun y va de sa solution.

Ce qui ne va pas sans l’intervention de passeurs, ou personnages supposés tels. Les affaires ne sont jamais limpides dans ce domaine, claires déjà ce serait bien, troubles c’est plus dans l’habitude des choses, glauques est sûrement un adjectif qui souvent reflète une appréciation honnête de la situation.

— L’urgence mérite de nous une organisation très pointilleuse !

— Les tentatives ne peuvent plus être de l’improvisation. Il reste très peu de temps pour faire passer un maximum d’entre vous.

— Il serait bon de se ranger à un rang d’ancienneté dans l’arrivée dans le camp pour un ordre de passage vers l’Angleterre.

— La surveillance va-t-elle se renforcer puisque le gouvernement français a annoncé une intervention à court terme ? Rien n’est moins sûr ! Peut-être que les forces de l’ordre ont des instructions pour fermer les yeux ? Ce serait toujours ça de moins à gérer !

— Peut-être pas ! La Grande-Bretagne ne sera pas dupe, elle n’a pas ratifié les accords de Schengen sur la libre circulation des personnes. Les Kosovars ont été les premiers à rester coincés à la frontière anglaise. D’autres migrants se sont ensuite retrouvés au fil du temps dans la même impasse. Le pays doré s’est révélé alors aussi loin dans l’espoir que proche géographiquement. Et puis, où est l’intérêt de la France à fermer les yeux ?

— Peu importe ! L’Angleterre, c’est maintenant ou jamais ! Sûr que tout va bientôt se compliquer !

— On nous dit : fichez le camp ! Mais pour où ? C’est à nous de décider, en espérant qu’on fasse le bon choix ! Seulement voilà, au vu de quoi faire le bon choix ?

Un passeur pragmatique prend la parole :

— N’empêche que, si vous n’avez pas d’argent, tout devient plus compliqué ! Les sans-le-sou n’ont plus qu’à se démerder, c’est évident, c’est clair et net, s’ils veulent coûte que coûte franchir le Détroit. Sûr que, pour vous en dissuader, on vous proposera le retour au pays, avec de l’argent pour inciter à accepter cette solution. A vous de voir, qu’ils vous diront. Pour les plus rapides à se décider, ce sera avec de l’argent si l’acceptation sans discussion de filer vite fait s’avère rondement menée. Pour d’autres, le résultat sera le même, mais assurément sans argent à la clé, pour de multiples raisons : atermoiements, l’esprit ronchon, patrie pas vraiment ou plus vraiment dangereuse pour ceux qui l’ont quittée sans volonté de retour, rentrée au pays sans trop de craintes, et pour les ribambelles de difficultés de la vie avec lesquelles les exilés sont invités à composer sans attendre le geste qui sauve. On vous prend isolément, bien loin du groupe, et tout alors sera dit, ou presque. On n’est plus en position de force seul dans un pays qui va se débarrasser de vous, coûte que coûte, et on se voit stupéfait d’accepter ce à quoi on s’opposait farouchement jusqu’alors.

Reste les autres, faut voir les possibilités ! Avec de l’argent, bien des difficultés s’arrangent.

Le vinaigre sur la plaie !


Chapitre 17

Passe, passe, passera… ou pas !


Comment en sont-ils arrivés à ne pas s’apercevoir que la nuit est tombée depuis un sérieux laps de temps déjà et qu’ils sont tous toujours en rond à discuter ? Le fait est pourtant bien là : tous autour du feu de camp habituel, alimenté par des palettes de bois traînées par chacun au hasard de ses pas perdus et de ses divagations dans les recoins de la ville ou de ses espaces déserts, c’est une montagne qui se consume et les maintient tous tout autour d’elle.

Ils ne fêtent rien, ce n’est pas la tablée festive d’une peuplade gauloise tout en joie de sa victoire dans une campagne guerrière contre un ennemi omniprésent et qui met tout son cœur à retarder l’instant de la séparation. Non ! Tout ça n’est pas leurs références de vie !

Non, pas de Toutatis ! Pas de dieu ! ce n’est pas celui du lieu. Pas d’Allah ! Pas un des spectateurs du grand feu de camp n’a fait référence à lui ! Les dieux n’ont pas d’invite autour du grand tas de cendres rougeoyantes qui font péter les planches et fuser les flammèches dans le noir du soir !

Ils n’ont pas vu les étoiles s’allumer dans le ciel. C’est aussi simple que ça et c’est tout. Rien à dire de plus pour se compliquer la réflexion. Il est vrai que, pour nombre d’entre eux, les étoiles, ce sont les compagnes qui depuis des mois rendent à leurs nuits un peu d’humanité, qui les guident et leur conseillent de tenir bon quand le vague à l’âme et même le désespoir viennent s’insinuer dans les rêves éveillés.

Ce soir, le camp entier est rassemblé. Hafizullah découvre avec étonnement qu’il ne connaît pas la moitié des visages éclairés par les flammes parfois énormes du feu de camp. La raison n’est pas dans le fait qu’il ne soit pas ici depuis longtemps, ce qui pourrait expliquer que tant d’individus lui soient inconnus, mais il règne, de jour pour sûr et de nuit il faut bien insister là-dessus, un tel brassage d’ombres qui circulent dans cette oasis surréaliste, tant d’allées et venues, que personne ne se connaît vraiment. En fait, une gare de triage hors norme où chacun cherche à croire à son destin et dans laquelle il passe quelques heures ou des mois, selon sa chance.

Les croyants ont depuis un moment déjà sacrifié à la dernière pause de prière dans la mosquée improvisée, et qu’ils désirent provisoire, puis ils sont revenus participer aux débats.

Hafizullah, lui, a compris que son sort n’est pas le plus difficile à vivre. Des compatriotes sont parmi les fuyards de son pays, et ils ont emmené femme et enfants. Une situation intenable pour eux qui comprennent bien maintenant, et maintenant seulement, qu’une arrivée en famille en Angleterre est une mission impossible. Ils y ont cru durant des mois et des milliers de kilomètres, d’autant plus dure est la réalité à accepter. Le mur : ils se cognent la tête dedans et, selon leur tempérament, dépriment, déchantent, pleurent, s’arcboutent, s’entêtent et incendient de mots pas tendres tous les dieux de la Terre quand ils comprennent que pour leur famille tout s’arrête à Calais.

Les passeurs leur assènent le coup de grâce quand ils leur expliquent la situation sans faire dans la poésie. Les passages réussis en solo s’avèrent déjà plus que difficiles et hasardeux ! Alors miser sur la réussite en famille : l’inconscience, le rêve, pire, un… , oui un délire !

— Se pendre dans sa cellule du centre de rétention quand vous comprenez que tout est perdu et que des interlocuteurs à la fois français pour le contenu, et afghan pour la traduction, en auront assez de vous répéter pour la vingtième fois que votre seule issue est le retour chez vous : c’est un choix de célibataire, celui que vient de choisir l’un d’entre vous, fou de désespoir. Ce n’est pas la solution idéale d’un mari et père de famille. A moins de se doubler d’un meurtrier !

— Que font-ils dans ce cas du corps ?

Question incongrue posée par un auditeur au regard vide qui dans sa vie intérieure rabote la falaise de la déprime et ne voit même plus qu’elle s’effondre et va l’engloutir.

— Bonne question, mais sans réponse pratiquement tout le temps. Personne ne sait vraiment, peu en parlent. Un sujet tabou. Comme si dans ce cas plus rien n’avait d’importance. Une fosse anonyme dans un des cimetières de Calais. Dans ceux des villages des alentours ? Non, je ne pense pas, ou plutôt je n’en sais rien ! Et si oui, le secret est bien gardé !

— Il doit bien y avoir des moyens de réussir, non ?

— D’abord être réaliste !

— Ca veut dire quoi, dans votre bouche, réaliste ? Moi, je veux du clair, du concret, de l’exemple ! Autrement, c’est du n’importe quoi, du baratin ! Alors ?

On ne peut pas faire plus direct dans l’envoi verbal sans concessions, et celui qui vient de lancer la pique a le faciès mauvais du type qui n’entend pas s’en laisser conter. En calaisien, cela signifierait « Fiu, arrête ed nous infiler des hérings par les yiux ». Au fait, des Calaisiens dans l’assemblée, y en a-t-il ? Ah, quand même, les doigts d’une main les comptent, mais ils sont là, indéfectibles, prêts à débroussailler des situations inextricables.

Hafizullah vient de rompre son silence. Sa remarque, il l’a ruminée un temps un peu long, et elle a fusé, cinglante telle la lanière d’un fouet, un formidable clac suivi d’un bref froid stupéfait. Et soudain, les langues se sont déliées. Les bouches veulent savoir, un remake de la tour de Babel.

— Du calme ! hurle Hafizullah, puis il rend la parole d’un geste à celui qui va tout expliquer. Allez-y, on vous écoute !

— D’abord être réaliste ! Jugez de vos possibilités physiques : traversez le Détroit à la nage, c’est bon pour le cinéma ! Y a-t-il un champion de natation parmi vous ? Si oui, la température actuelle de l’eau peut inciter à la tentative. Les écueils ne viendront pas de la nature, mais des hommes aux aguets. Avec de la chance, pourquoi pas ! L’été, c’est la période des tentatives sportives de traversée, ou plutôt, c’était, autrefois, quand la Grande-Bretagne ne faisait pas encore envie plus que ça. Aucun clandestin alors sur ce coup-là. Mais depuis, il me semble même pouvoir vous dire que ces exploits sont absolument interdits, ou strictement contrôlés, à tout prendre déconseillés, et surtout pas acceptés venant des migrants que vous êtes. Vous portez tous cette marque au fer rouge ! Rien à attendre d’un semblable projet ! En supplément, il ne vous reste plus guère la possibilité d’un échéancier pour votre entraînement. Le grand vide, c’est bientôt ! Comptez le temps qu’il vous reste.

— Et sinon ? interroge une voix anonyme et timide dans l’assistance.

— Par voie maritime, toutes les formes de tentatives figurent dans la liste des échecs. Comme traverser sur un radeau de fortune, à l’exemple d’un conseiller général boulonnais, arraisonné par les Anglais : pas pour vous ! Lui, l’homme politique, a échappé aux ennuis. Et puis c’était pour le fun, la rigolade ! Le traitement ne sera assurément pas le même pour vous Afghans. Sur un bateau gonflable, ça s’est vu aussi, mais au bilan le ratage complet. Sûrement un rêve sans plus aucun ancrage dans la réalité ! Sur un flobart, ce bateau de pêche côtier typique de Wissant ? L’idée pouvait être dans l’air ! Cette embarcation est-elle habilitée à naviguer jusqu’à la côte anglaise, je ne sais pas ! Un pêcheur pour vous emmener ? N’y comptez pas. Son aide vous est interdite, comme est interdite celle que peut vous apporter tout Français qui compatit à votre sort. Alors ? La méthode pas douce, et même franchement violente, à éviter, car alors vous risquez beaucoup plus gros et plus sévère, genre prison ou retour musclé au pays. Voler le flobart, voler un bateau de plaisance, si vous savez les piloter, et même menacer le plaisancier, être l’auteur d’un détournement avec prise d’otages, pourquoi pas un hors-bord ultra-rapide pour un go fast ! Faut pas rêver. De plus, notre faciès nous interdit de participer à une soirée fiesta, un repas dansant en soirée le temps de la traversée jusque Douvres sur un ferry de promenade. Le hic, le ferry n’accoste pas vraiment, pas de débarquement possible. La solution : se laisser tomber à l’eau pas chaude du tout sans se faire repérer, puis nager vers des points lumineux qui parsèment la zone portuaire et la côte. Ce n’est pas gagné d’avance. Pour conclure le côté aventure en bateau, faut pas trop miser sur la réussite.

— Pourtant c’est bien ce à quoi on pense tous quand on échoue ici à Calais. C’est d’ailleurs ce que l’on nous laisse espérer depuis notre départ. Vous y êtes pour quelque chose dans ce scénario, vous…

Un geste d’objection interrompt la voix, qui pourtant continue :

— Vous, ou vos semblables.

Le passeur reprend la parole :

— Eh oui, c’est le pays, avec son détroit, qui veut ça ! Le passage n’est pas simple pour autant, bien moins qu’il n’y paraît. Bien sûr, on pense à la montgolfière, mais personne parmi vous ne connaît Blanchard ; c’est également le berceau de Blériot et de son avion, plus récemment de l’avion à pédales, ou solaire, et j’en passe. On l’a su, ça s’est fait, ça a marché : en taxi pour Londres, ou dans un bus de policiers anglais. Ces réussites restent anecdotiques. Il reste les trains, difficile, le tunnel sous la Manche, impossible, impénétrable, inviolable, les voitures encore, et tout particulièrement les camionnettes et leurs caches, et l’espoir de ne pas voir le véhicule contrôlé ! Les camions enfin, du tout simple et vieillot au mastodonte supermoderne ! alors il faut rester caché dans des remorques censées contenir des marchandises de tous genres. Une bouteille d’eau, un sac poubelle pour contenir le gaz carbonique de votre respiration lors du passage au contrôle d’embarquement, vos odeurs d’urine et d’excréments, le lot habituel quoi, mais il est par force accepté. Nul moyen d’agir autrement. Avec le camion, prudence. Le plus utilisé, mais pour autant pas le plus facile. D’abord le trouver, être sûr de ne pas s’enliser dans le verre pilé, ou de se glisser sous une bâche couvrant un produit hautement toxique qui va malmener votre santé. Vous connaissez le brai de houille ? Non ! Ben, n’allez pas y voir, ce produit composé d’un mélange d’hydrocarbures vous conduira directement à l’hôpital. Méfiez-vous également des camions-citernes, ils ne traversent pas le détroit à vide ! Vous risquez de finir vos jours dissous dans un bain d’acide concentré. S’ils vous découvrent, leurs chauffeurs ne seront pas tendres ! Avec des chaînes et des barres de fer, ils mettront du cœur à vous tabasser, les coups pleuvront, et vous ne devrez votre salut qu’aux forces de l’ordre qui vous pourchassent, mais qui pour l’occasion vous défendront. Leur condamnation par les tribunaux n’arrangera pas votre situation et ne fera que dresser d’autres chauffeurs contre les migrants. Passer à tabac le premier d’entre eux qui vous tombera sous la main parce que vous auriez la rage de vous venger conduira à des complications supplémentaires, et cette fois policiers et gendarmes seront à vos trousses. Faites profil bas.

— Vous nous sortez d’ici quand ? intervient dans l’assistance une voix impatiente.

Le tas de planches s’effondre soudain avec fracas – comme l’éclair zèbre le ciel noir dans les films au moment où l’angoisse devient insoutenable – et poudroie l’air de milliers de flammèches qui viennent s’éteindre sur les auditeurs qui s’époussètent convulsivement, tout à l’horreur de se sentir déjà torches vivantes.

— Organisez votre ordre de départ. Aux candidats au passage qui souhaitent notre aide, je dis : venez, on s’occupe du reste.


Chapitre 18

La débandade !


Que choisir ? Et d’abord, reste-t-il vraiment une possibilité de choix ?

Les passeurs ont bien laissé entendre qu’ils étaient là, mais là où, car il semble bien qu’ils ne sont pas les derniers à déserter le camp. Bien entendu les policiers et les gendarmes sont déjà en train de dérouler dans toute la région le gigantesque filet de la chasse aux clandestins, aux migrants tout particulièrement et aux vilains oiseaux nettoyeurs qui les collent, les passeurs, pour qui les nouvelles ne sont pas vraiment encourageantes. Les temps sont durs et le travail ardu ! Une dizaine d’entre eux qui opéraient sur les camps de Norrent-Fontes, Téteghem et plus près de Calais, à Loon-Plage, se sont fait mettre la main au collet et ont été incarcérés. Ceux de Calais se savent identifiés pour la plupart et surveillés, jusqu’ici souvent et sûrement constamment maintenant. Seuls les plus téméraires, à moins qu’ils ne soient les plus talentueux dans la partie, se risquent encore à faire des affaires fructueuses, espérant être assez malins pour sentir, humer la rafle imminente et disparaître quand il en est encore temps.

Ce qui ne réussit pas toujours. Arrestation, garde à vue. La comparution est immédiate et la condamnation ferme, souvent autour d’un an de prison, moins si le passeur est encore inconnu des fichages, plus s’il fait dans la récidive. La mise en centre de détention a dans un premier temps le mérite de les éloigner des migrants qu’ils escortaient et qui vivent un profond ressentiment, surtout les majeurs, également placés en garde à vue et qui font dans la foulée l’objet d’un placement en centre de rétention administrative. Les migrants mineurs, après une audition simplifiée, sont remis en liberté, livrés à eux-mêmes et pour la plupart redirigés vers la jungle de départ.

On parle toutes les langues sur le banc des prévenus au tribunal de grande instance de Boulogne. En français certes, mais encore en anglais avec un Britannique d’origine antillaise qui s’en sort avec une condamnation de deux ans de prison dont six mois fermes couverts par la détention provisoire et qui s’entend en anglais préciser qu’il bénéficie d’un sursis d’une année et demie, qu’il doit bien garder l’observation dans un coin de sa réflexion pour le cas où il lui viendrait la tentation de réitérer ses bêtises sur le sol français. A bon entendeur, salut !

Un autre parle en rien, ni anglais, ni arabe, inspiré par deux prévenus qui, lors d’un précédent jugement qui a bénéficié d’une inhabituelle publicité, ne comprenant pas les traducteurs et donc ce que les juges avaient à leur reprocher, ont été remis en liberté parce qu’ils ne pouvaient être légalement déférés devant un tribunal et jugés.

Il est Soudanais maintes fois arrêté sans papiers mais sous cinq identités différentes. Le tribunal expédie l’individu pour trois ans hors de France, et ses quatre autres identités avec lui, et c’est bien lui qui écope de trois mois de prison ferme avant sa reconduite à la frontière, pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irrégulier d’étrangers en France.

Le chinois et ses variantes, le vietnamien, le roumain, le portugais, l’allemand, le polonais : la tour de Babel. Une tour que pour rien au monde ils veulent quitter. Tous les stratagèmes sont bons pour éviter le refoulement hors de France. Le tribunal apparaît comme l’antichambre de la menace. Condamné, c’est l’idée de la mort qui rôde, acquitté, c’est revivre.

Avant de réussir enfin sa traversée, une constante : échapper, pas le plus longtemps possible, mais toujours, à la police de l’air et des frontières sur tout le territoire, aux policiers en ville, aux gendarmes. Les aires d’autoroute sont fermées, il ne reste qu’une tactique, approcher des abords de Calais et chercher des solutions de passage pour l’Angleterre tout près des points de contrôle, avec le risque accru pour les migrants de se faire prendre. Alors la fuite est un choix vite fait. Mais elle s’arrête parfois brutalement au canal qui ceint la Citadelle avec la mort en point final. Les plongeurs de la brigade nautique n’auront d’autre peine que de repêcher le noyé, passeur ou pas. Un de plus.

Les migrants migrent, dans tous les sens, comme des fourmis complètement déboussolées à la suite d’un coup de pied qui a pulvérisé la fourmilière et ses repères. Les plus pragmatiques se disent que l’essentiel est d’être et de rester en Europe. Après tout, qu’importe le pays ! Belgique, France, pourquoi pas l’Espagne ? Ils veulent juste vivre, essayer d’oublier leur pays natal et la pression talibane qui les condamne définitivement à mort pour n’y avoir pas cédé et avoir opté pour la fuite. Une poignée d’entre eux se résigne à pousser la porte du centre des réfugiés. Qu’ont donc à leur proposer le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés et France Terre d’asile ?

Veulent-ils devenir Français puisque la Grande-Bretagne ne veut pas d’eux ? Certains ne savent pas qu’ils peuvent déposer une demande d’asile. On leur expliquera les procédures, bien, mais trop de directives officielles gripperont bien vite la machine à peine lancée ! Sont-ils déjà identifiés dans un autre pays d’Europe qui alors est désigné pour les guider et vers lequel ils ont l’obligation de retourner ? Sont-ils vraiment prêts à vouloir vivre en Europe et à n’avoir aucun regret de l’Afghanistan ? N’ont-ils point laissé d’attaches fortes là-bas ? Leur vie sera-t-elle en danger s’ils y remettent les pieds ? Mesurent-ils les obstacles à une vie ici : la langue, le manque d’argent ? Ont-ils des diplômes, question sournoise et réponse à double tranchant ? Non, et l’insertion risque bien de capoter très vite dans un pays en proie à des difficultés économiques et au chômage, oui, et le pays d’accueil va se voir accusé d’organiser une fuite des cerveaux à son profit ! Ils ne sont pas vraiment désirés ! Les règles de vie sont si différentes !

Pourquoi ne choisissent-ils pas de rentrer au pays ? Comme ils ont tout perdu, ont tout investi dans leur trajet vers l’Europe, plusieurs milliers d’euros leur sont promis pour se réinsérer chez eux. Ils soutiendront financièrement leur famille. Ils expliqueront à leurs compatriotes que l’Europe n’est pas le paradis qu’on leur promet.

Bien sûr, ils devront mesurer les risques pour les dettes dues aux passeurs, entre autres. Un retour idyllique ? Les Talibans qu’ils ont fuis les attendent et ils apparaîtront comme des traîtres, surtout si en plus ils ont travaillé pour des organismes européens ou américains.

Il y a ceux qui ont bu les paroles des passeurs qui cachent une large part de vérité et qui donc se persuadent que le Pays Merveilleux se situe toujours outre-Manche. Parmi eux, les plus prudents choisissent la solution d’attente et de repli vers l’intérieur et les zones de campement que parfois ils ont connues dans les bois de l’Audomarois, entre Longuenesse et l’autoroute A26, bien isolés pour ne pas ameuter les habitants des villages environnants, et même au-delà vers la frontière belge, délaissant la bande côtière trop fréquemment ratissée.

Les désabusés, ceux qui ne croient vraiment plus à un possible passage en Angleterre en cherchant une planque à Calais dans tout ce qui transite vers la Grande-Bretagne, visent plein nord vers les ports belges tels Ostende ou Zeebrugge.

La première, la touristique, donne l’avantage aux illégaux (ainsi sont désignés les migrants en Belgique) de se cacher relativement facilement, en cette fin d’été, dans des maisons vides ou des résidences secondaires inoccupées en basse saison, ou de dormir dans le grand parc du centre-ville tant que le temps d’automne n’aura pas vaincu la clémence estivale qui s’attarde.

Huit liaisons quotidiennes avec Ramsgate : les ombres qui se veulent en transit reprennent espoir et se convainquent que la fin des vacances laissera des places à prendre clandestinement sur les ferries. Leur disparition sera bien vécue par le commerce local qui estime que la présence de ces étrangers nuit au tourisme. De surcroît, en septembre, les contrôles policiers se font moins pressants : on craint moins pour le portemonnaie des promeneurs. Profonde injustice pour les migrants, car ils ne sont pas des pickpockets. Ces vols à la tire sont le fait d’individus qui, de par leur physique passe-partout sur la côte flamande, se fondent, tels des caméléons, dans la foule des estivants, mais qui supportent sans la moindre mauvaise conscience que ces méfaits soient mis au compte des étrangers.

Les plus pressés gagnent Zeebrugge sitôt leur entrée en Belgique, non pour s’y faire discrets, s’y dissimuler ou s’y loger, la ville portuaire n’offre pas un grand nombre de caches, mais pour prendre le risque d’une traversée qui ne se terminerait pas comme toutes celles qu’ils ont ratées à Calais, même si elle est beaucoup plus longue et les conduira loin du sud de l’Angleterre. Tant pis, pourvu que le chemin mène à Londres, même en zigzaguant ou avec de nombreux détours. D’autant que les structures d’accueil qui les hébergent et les nourrissent n’ont pas les capacités de leurs homologues françaises et sont saturées, sans aide du ministère de la Santé et d’associations caritatives qui ne veulent rien faire. Le temps presse !

Ceux qui ont encore quelques sous pour se payer des complicités qu’ils négocieront au calme parient pour le sud, vers la capitale française, histoire de se faire oublier et de voir la tournure des événements. Paris leur offre une palette de subterfuges plus diversifiée pour pénétrer en Angleterre, du moins s’accrochent-ils à cette idée. Il est sûr que leurs tentatives seront étudiées, programmées, mises au point pour approcher du risque zéro de se faire prendre. L’improvisation n’est généralement pas de mise quand les migrants entreprennent depuis la région parisienne un essai de passage. Les moyens ont un prix de revient plus élevé et le montant de la note à régler aux passeurs réserve l’entreprise aux plus fortunés, ou à ceux qui s’engagent pour longtemps dans une dette d’honneur.

L’aide des bénévoles et des associations s’arrête aux besoins immédiats. En faisant davantage, elles seraient visées par le délit de solidarité qui les exposerait à de fortes amendes. Pour l’heure, les abords de la gare de l’Est et du canal Saint-Martin saturent. Les squares Villemin et Eugène-Varlin n’ont plus assez de bancs pour voir s’asseoir les exilés afghans. Les trottoirs de la place Raoul-Follereau débordent de migrants aux regards vides qui n’ont qu’une envie : s’allonger, éreintés qu’ils sont. Juste un coin pour la nuit. Demain, ils verront !

Et puis il y a ceux qui ne veulent pas lâcher l’affaire, qui n’en ont pas bavé pendant des mois et des milliers de kilomètres, qui se disent qu’ils n’ont plus rien à perdre et qui vont tenter une dernière fois de gagner l’Angleterre. La rumeur court, est-elle fondée ou non, mais c’est ça le propre de la rumeur, que durant une semaine, avant le grand matin, la chasse aux tentatives de traversées clandestines se fera plus calme, moins agressive et moins acharnée, comme si les autorités laissaient une ultime chance aux errants de tous poils, et que de l’autre côté du Channel les regards pourraient se faire moins observateurs. La rumeur, si elle détruit souvent, elle met du baume au cœur parfois ! Au fil des heures, de jour comme de nuit, la zone des Dunes se vide et fait place à un bidonville trop spacieux pour le reste de ses occupants. Tous s’en vont, non, presque tous serait plus exact, car il y a des ratés dans les réussites. Bien des gars reviennent le regard penaud et la mine déconfite !

Train, shuttle, bateau : rien d’autre ! Passer, ou pas, ça tient à trois fois rien : un chauffeur qui s’engueule au téléphone avec son patron parce qu’il en a marre de faire des heures supplémentaires qu’il a bien du mal à se faire payer, et hop un trou sur le dessus de la remorque, le coup est parti. Un autre rongé par la jalousie parce qu’il se doute que sa femme partage son lit avec le voisin dès qu’il a les talons tournés et qui ne fait pas trop attention au fret qu’il convoie vers le vert et pluvieux Connemara. Qu’est-ce qu’il en a à foutre ! Et hop, trois ombres qui se contorsionnent telles des serpents dans son chargement. Plus vicelard, le troisième, il les a vus, les gaillards, s’enfermer furtivement dans le container qu’il tracte ! Rira bien qui rira le dernier ! C’est en sifflotant qu’il passe le contrôle, avec succès ! trois coups d’accélérateur, trois mètres. Stop ! « Je freine, je descends ! Eh, vous les douaniers, je fais de l’index, venez voir. Ben alors, de la merde dans les yeux, pas foutu de faire votre boulot, et c’est moi qu’on va coffrer à Douvres. Faites chier ! Et hop, vous les bronzés, cette fois c’est loupé, foutez le camp dans votre jungle de pouilleux ! »

Autant de réussites et d’échecs que de zizanie dans les familles des surveillants des liens transmanche ou des camionneurs ! Dire qu’Ahmed devra son passage au bordel qui règne dans une famille slovaque de Bratislava et Rachid annihilera son odeur de mal lavé dans les jasmins de la Riviera !

N’empêche, un simple coup de fil à une bénévole qui a fait la tambouille pour eux durant tous ces mois : « C’est bon, ils sont de l’autre côté ! » « C’est sûr ? » « Tiens pardi, la preuve : on roule à gauche ! »

Hafizullah, lui, voit toujours rouler à droite !

Le premier soir, tunnel. Pas la peine d’y compter. Plus personne ne cherche la faille dans le secteur depuis belle lurette. Les trains sont inaccessibles et le tunnel infranchissable. On y est tout de suite repéré ou sinon bientôt écrabouillé !

Le deuxième soir : le port. Des bateaux, c’est sûr, les admirer, c’est oui, monter à bord, c’est non. Il faudrait des complicités que Hafizullah n’a pas. Son compagnon tronçonné à Loon-Plage n’avait dans sa naïveté pas mesuré tout ça. On n’embarque pas simplement en claquant des doigts. De plus, en dehors des ferries, aucun n’a un port anglais comme prochaine destination. Un passager clandestin pour un port du bout du monde, c’est, une fois découvert, un banquet pour les requins !

Troisième soir !


Chapitre 19

Encore chaude, la pisse !


Hafizullah en a un peu assez de ces soirs qui n’en finissent plus et se soldent inexorablement par un échec. Ses jambes, musclées par des centaines de kilomètres de bitume, voire des milliers, ne faiblissent pas, elles, et veulent y croire encore. Seul, marchant sur le ballast de la voie ferrée unique qui va jusqu’à Dunkerque, il se dit qu’au niveau de la zone de repos des transporteurs de Transmarck, il a des chances de se dénicher un gros bahut pour la traversée.

Après s’être fait discret dans l’ultime partie du trajet, là où la ligne ferroviaire traverse un quartier du bourg, ce pour ne pas alerter les habitants à cause des aboiements des chiens qui se passent l’information, le voici qui part à angle droit vers le giratoire éclairé qu’il distingue à quelques centaines de mètres.

Il dépasse les dernières habitations et parcourt le chemin qui traverse une plaine qu’on transformera dans les temps prochains en gigantesque parking sécurisé.

La nuit serait noire maintenant si les lampadaires qui se dressent sur un côté de la route et tout autour du giratoire ne venaient la briser.

Vu du bourg, le centre du carrefour ressemble à un gros talus hémisphérique habillé d’arbustes bas et touffus difficiles à franchir sans précaution. Hafizullah reste en retrait derrière un buisson esseulé sur le bas-côté et observe. Aucun camion ne passe devant lui, le passage leur est interdit, mais sur l’anneau circulaire du carrefour ils mènent une ronde quasi ininterrompue. Et puis, à scruter les abords, Hafizullah a vite compris, à voir les ombres qui s’agitent sur le terrain vague, qu’il y a déjà du monde.

Un semi-remorque quitte le parc de stationnement, suivi de deux autres. De la même société sûrement, ils se ressemblent comme des triplés. Le premier disparaît au regard d’Hafizullah après avoir décrit sa boucle, le second la parcourt quand soudain la porte arrière droite de la remorque s’ouvre, pivote sur son axe et cogne sur la paroi latérale dans un bruit d’enfer. Le chauffeur pile et klaxonne, rageur, pour alerter le premier qui pile à son tour, tandis que le troisième fait hurler les pneus et rugir l’avertisseur.

Trois silhouettes accourent vers le même point de rassemblement : le cul de la seconde remorque. Ce ne sont plus des contours furtifs mais bien trois gars carrés, costauds qui, en trois gestes et deux bouts de phrases, s’entendent sur l’essentiel.

Les mains pas vides, mais étreignant des espèces de matraques, genre nerfs de bœuf ou battes de base-ball, deux chauffeurs se hissent à l’intérieur du container, et à l’intérieur, ça chauffe ! Cinq secondes suffisent, pas davantage, pour que quatre ombres humaines bondissent hors de la caisse et se prennent un déluge de coups donnés à la volée par le chauffeur resté à terre rejoint tout aussitôt par ses collègues.

Jeunes et lestes, les clandestins parviennent très vite à se dégager et s’enfuient à toutes jambes sans demander leur reste, et sans être davantage inquiétés par les camionneurs costauds du bras mais pas du sprint.

Le chauffeur verrouille à nouveau les portes battantes de sa remorque. Il parle fort, vocifère, brandit le poing à l’adresse des fuyards déjà bien loin dans la plaine et dans le noir de la nuit, dans une langue qu’Hafizullah ne comprend pas. Mais qu’importe la langue : c’est le passage raté qui compte et doit amener les migrants malchanceux à réfléchir.

Hafizullah réfléchit aussi : il faut choisir son camion en fonction de l’opportunité de s’y cacher, mais également d’avoir la certitude de n’être pas dans l’obligation de laisser d’ouverture suspecte. Exempt de tout soupçon doit être l’engin qui vous transporte. Donc ne pas ouvrir de porte arrière, escalader au niveau des grosses ferrures centrales de la double porte. Dans le cas présent, profiter de l’instant plutôt court où le chauffeur ne peut distinguer ni dans son rétro gauche ni dans son rétro droit le migrant qui le course à toutes jambes après avoir dévalé en plein élan le terre-plein qui lui servait de cachette et maintenant de tremplin. Bien évidemment, s’en tenir à un ensemble bâché et ne pas couper de bâche latérale. Seul reste le dessus de la remorque avec une bâche largement flottante. Réussir le bond qui va permettre de poser le pied aussi haut que possible, empoigner les ferrures de fermeture qui solidarisent les deux battants, se hisser à la force des bras jusqu’à agripper le premier cerceau qui tient la bâche puis avec l’aide des avant-bras dans une traction violente, lancer les jambes, s’aplatir sur le dessus de la remorque.

Hafizullah a discrètement contourné le talus central qui se révèle à l’opposé n’être plus qu’un présentoir herbeux en pente douce du nom du bourg. Il s’est hissé à la lisière des arbustes qui le dissimulent et s’est installé sur la butte centrale du giratoire sans se dévoiler, espère-t-il, malgré le puissant éclairage de tout le carrefour et de ses abords immédiats par une forêt de lampadaires. Il s’est allongé.

La nuit est relativement douce.

Il observe le va-et-vient des camions. Scruter, jauger chaque ensemble routier avec ses desseins de clandestin, estimer les chances d’un passage réussi.

Le giratoire n’est quasiment jamais vide avec ses quatre entrées et sorties : les routiers qui quittent l’autoroute pour une halte pour la nuit, ceux dans l’autre sens qui remontent vers l’autoroute pour gagner les ferries ou le shuttle (sauf s’ils prennent la direction opposée vers Dunkerque et la Belgique ! Alors le passager clandestin n’a plus qu’à attendre un arrêt et s’éclipser, pour lui c’était la faute à pas de chance). Les voies latérales mènent l’une au parking de repos, l’autre aux pompes. La voie opposée à l’autoroute conduit vers le centre de la ville et est interdite aux gros ensembles.

Choisir un poids lourd qui sort du parking de repos, c’est déjà le meilleur choix, attendre voir s’il ne se dirige pas vers la station-service, alors sauf à tourner en rond, il vise l’autoroute. A la sortie du carrefour, ils ont en tout et pour tout cent mètres en ligne droite. Là en est sa réflexion.

Hafizullah a les sens et le corps en alerte. Trêve de réflexion, à l’action !

Le monstre qui vient à sa gauche doit être le bon. Il disparaît derrière l’îlot central et passe à droite. Les roues directrices virent toujours à gauche. Soudain elles se redressent et entreprennent un virage à droite. Vers l’autoroute, c’est bon. Le mastodonte est aligné. Hafizullah ne distingue ni le rétroviseur gauche ni le droit. C’est le moment. Il se lève, fonce à fond de train en profitant du plateau herbeux en pente favorable tout en obliquant légèrement sur la gauche afin d’éviter d’apparaître dans le rétroviseur droit du poids lourd qui prend la montée en ligne droite vers l’autoroute.

Il bondit, s’agrippe aux fermetures de la porte arrière de la remorque, profite de son élan pour se tirer vers le haut, tous les muscles en surpuissance, atteint l’arceau de toit, rabat les coude dessus, se hisse encore et jette la jambe droite. C’est fait : il est sur la bâche du toit. Elle est trouée, une longue estafilade droite et nette. Le camion ralentit un peu et amorce un virage à droite, ouf, vers un point de passage pour l’Angleterre.

Hafizullah écarte la déchirure de la bâche. Il y a du monde dans la remorque : pas prévu. Un violent coup en pleine figure le déstabilise. Le camion s’ébroue en s’alignant sur la bretelle d’accès à l’autoroute. Un peu groggy, le candidat au voyage roule sur la toile et bascule dans le vide.

Il sent qu’il effleure la glissière de sécurité et s’aplatit dans un agglomérat de bouteilles qui éclatent, tandis que le semi-remorque accélère. Son chauffeur n’a rien vu.

Dans le noir de la nuit, les bouteilles en plastique roulent, tanguent, se retournent, se renversent, s’écrabouillent sous le poids de son corps qui pirouette dans le talus, roule sur le haut, plan, puis brusquement bouscule dans le ravin qui s’ouvre le long du pilier du pont qui enjambe l’autoroute pour gagner l’entrée à gauche vers la Belgique, ou tout droit vers la campagne. La chute éclair est stoppée par un ramassis de bouteilles qui se pulvérisent, éclatent, giclent, se déversent pour mêler leur contenu dans un réservoir dans lequel s’aplatit et patauge Hafizullah.

Il se sent couvert, inondé d’un liquide qui sent très fort, qui pue, qui l’éclabousse tout entier dans un gargouillis de bouteilles qui se vident à jets forcés. Une odeur de… Une pisse, encore chaude, à peine pissée lui gicle dans les yeux, le nez, dégouline sur la bouche, se glisse sous la chemise, dans son cou, tandis qu’il essaie de s’agripper aux touffes d’herbes pour se mettre debout et s’extirper du trou nauséabond. Le pied dérape, l’enjambée rate.

Il s’engloutit à deux reprises dans le magma pestilentiel avant de réussir une remontée, genoux et pointes des pieds plantés comme des piolets dans la terre gluante, mains crispées et doigts arrimés aux mottes d’herbe.

Il est envahi par la puanteur des pisses qui se mélangent sur tous ses vêtements. Un nœud lui tord l’estomac, un écœurement indicible l’envahit. Il n’a rien dans l’estomac et pourtant une irrépressible envie de vomir le tord, le ventre qui s’arrache, la gorge qui se tend pour un renvoi qui crispe sa poitrine.

Rien ne sort puisqu’il a le ventre vide, et la douleur n’en est que plus intense.

Le dégoût physique ne calme en rien le dégoût mental. Il se sait imprégné d’urine, l’a prise jusque dans sa bouche, mélange infect d’eau, de bière, de vodka, de whisky, de spermatozoïdes qui grouillent en lui, et de toutes les maladies dont elle témoigne et qu’elle dénonce, baignée de tous les excès et de toutes les carences, saturée de mauvais sucre, de cholestérol, d’albumine, de sécrétions prostatiques, d’éjaculations nocturnes involontaires et diurnes… . Il pousse un râle interminable de désarroi.

S’ajoute à la situation qui l’avilit l’anéantissement d’un nouvel échec quand se fait pressante l’imminence d’une intervention policière de la France, Hafizullah touche le fond de l’abattement.

Il reste longtemps assis, appuyé sur la glissière de sécurité, à ne plus rien voir n’y entendre.

Enfin il parcourt, ou plutôt devine des yeux le fatras de bouteilles, des centaines pour la plupart à moitié pleines jetées par les camionneurs de toutes nationalités dans le bas-côté en reprenant la route. Une pissotière incongrue livrée à la contemplation surprise et parfois ignorante et intriguée de tous les automobilistes de passage. Non ce n’est pas un poids lourd chargé d’eau qui a versé son chargement !

L’eau des bébés est dévoyée de sa vocation, la Grande Source a déserté son centre de cure, les Vosges ont un goût infect et les volcans d’Auvergne ont trop éjaculé, quant à celle qu’on peut boire toute la journée, Hafizullah en a ingurgité plus qu’assez dans sa soirée. Toutes les eaux de l’Europe, plates, pétillantes, salées, gazeuses, digestives, vivifiantes, toniques, tiennent congrès dans ce trou de pissotière dans lequel, minaudant, poussant de petits cris, viennent se délecter les rats.

Hafizullah est pris de tremblements convulsifs qu’il ne parvient pas à contrôler, à maîtriser. Tomber à l’eau n’est rien en comparaison de ce qu’il vit.

Il lui faut du temps, un long temps avant qu’il ne trouve la force mentale de réagir et de décider de rejoindre son gourbi dans la jungle.

Là, il se dévêt, se rince autant qu’il le faut avec le contenu de bouteilles d’eau qu’il a coutume de stocker près de son grabat de fortune, enfile des vêtements de réserve et sort jeter dans le feu du camp ses habits imbibés.

Même les flammes écœurées hésitent, mettent du temps avant de se décider enfin à se charger de l’élimination de dépouilles souillées de la sorte !

Et lui, même en y mettant le temps, ne trouvera pas le sommeil de la nuit.


Chapitre 20

Keïboul tii, Keïleï coffii !


L’appel du muezzin retentit dans la nuit depuis la mosquée pour la première prière du matin. Il est cinq heures, il fait encore une noirceur d’encre mais le camp tout entier est éveillé. Une forêt de caméras braquées sur l’assemblage de matériaux disparates qui couvre les tapis de prière immortalise l’instant. C’est pour ce matin : les forces de l’ordre françaises vont vider la jungle de ses occupants, les arrêter, et livrer le bidonville aux bulldozers et aux pelleteuses. Il ne doit rester que du sable ! La plage quoi !

Depuis bien des nuits maintenant, les migrants restés dans la place passent des heures noires autour d’un grand feu de palettes ou de bois récupérés un peu partout en ville ou en bord de mer. Ils tentent bien de refaire le monde, mais le monde se fait sans eux. Quelques-uns ont disparu, pour l’Angleterre ou pour se cacher en attendant, la plupart ont fui dès la menace affirmée afin d’éviter la rafle qui se prépare.

La menace, elle a maintenant un bruit, les véhicules de police et de gendarmerie qui déchirent le silence de leurs ronronnements de moteurs et trouent l’obscurité de leurs feux, une présence, des uniformes en surnombre dans les alentours, un présage, une nuée de journalistes micros en main, appareils-photos en bandoulière, caméras sur l’épaule, pas venue ici pour rien, une résistance avec les irréductibles des associations et des no borders qui veulent y croire encore, et puis…

Hafizullah se retrouve, lui qui ne croit pas, agenouillé, tourné vers La Mecque, comme ses compatriotes afghans. Allah sera-t-il avec eux ?

La matinée d’hier l’a vu sombrer de fatigue. Ce n’est qu’à l’appel pour la prière du midi lancé par un mégaphone qu’il s’est réveillé, tout le corps endolori, le visage et les mains couverts de griffes marquées de sang, les ongles déchiquetés et encombrés de terre, la sensation physique d’avoir été roué de coups.

Rien de cassé vraisemblablement, mais des ecchymoses dues aux membres claqués sur la ferraille du semi-remorque pendant l’escalade, une douleur insupportable des muscles asphyxiés par une sollicitation d’une extrême violence, un bleu au niveau du nez et de la lèvre supérieure causé par le coup anonyme d’un occupant de la benne, la chute et sa torture plus psychologique que physique !

L’évacuation de la jungle, c’est pour demain, dit-on alors, si l’on en croit les informations qui se donnent par le bouche à oreille et le mégaphone qui sert à tout ! Quasiment certain, mais qui sait !

A plusieurs reprises, Hafizullah a replongé dans un demi-sommeil et c’est à peine s’il a répondu aux interrogations de ses compatriotes qui auraient bien voulu en savoir davantage sur sa méforme. Puis il s’est cherché d’autres vêtements et des médicaments pour soigner ses coups et calmer ses douleurs.

Après l’effervescence de la fin de journée avec le forcing des journalistes en mal de sensationnel pour leurs journaux avant que les unes ne soient bouclées, pour leurs radios et les auditeurs à mettre sur le gril ou pour les télévisions en appétit d’images chocs, avec l’excitation d’une pression mal vécue par les ultimes candidats à la fuite, avec la silencieuse vague bleue qui ondoie autour de la misérable cité afghane, la nuit a tendu un voile de mystère et d’angoisse et fait se taire tous les protagonistes du rendez-vous imminent.

Hafizullah a décidé de rester.

Dans le camp on s’organise pour une nuit de veille. Les bénévoles des associations sont venus soutenir les derniers migrants, ont fait la distribution de la nourriture, comme lorsque l’on mange les restes qu’il ne faut pas jeter avant de changer d’appartement ou de quitter sa location de vacances.

Les migrants afghans, une fois restaurés, ont fait leurs valises, ou plutôt ficelé un maigre baluchon après y avoir mis toute leur fortune.

La longue attente s’est passée près du feu.

L’appel du muezzin sort tous les participants de leur torpeur.

Après la prière, chacun gagne son gourbi pour en ressortir sur-le-champ, son ballot à la main. Alors éclatent les premiers sanglots que l’on tente de réprimer, coulent les premières larmes que l’on chasse d’un index furtif. C’est un gourbi, certes, qu’on salue une dernière fois, mais un gourbi qui a hébergé tant de miséreux, tenu au chaud tant d’espoirs qu’il veut à ce point évoquer que sa carcasse couine dans le vent du matin.

Hafizullah observe ses compagnons tandis qu’ils déploient une banderole qui ne veut rien d’autre qu’implorer un peu d’humanité de la part de ceux qui, uniformes en guise de Bible ou de Coran, s’avancent de partout aux limites du campement.

« La jungle est notre maison ! »

Hélas, la maison est prise d’assaut : policiers et gendarmes, mais pour les migrants qu’importe le costume, pénètrent à l’intérieur du camp et se saisissent des premiers migrants qui leur font front, cependant que les membres des associations leur crient leur réprobation et que des jeunes altermondialistes entravent leur progression. Les premiers coups pleuvent, les uns rendant gaillardement aux autres ce qu’eux-mêmes viennent de recevoir. Chacun y va de sa fierté personnelle avec l’adversaire qui lui fait face.

Les échauffourées n’empêchent pas les forces de l’ordre fortes du nombre d’avoir le dessus dans maintes situations, de grouper les Afghans les plus désemparés, dont certains en larmes et terrorisés, d’user d’interventions groupées sur d’autres plus prompts à la riposte, tout en neutralisant manu militari les intervenants extérieurs.

Hafizullah se veut calme. Pourtant en lui tout bouillonne. Les questions s’entrechoquent. Une fois arrêté par les forces de l’ordre, chacun ne sera plus qu’avec lui-même, seul face à une foule de gens qui décideront de ce qui est bien ou mal, et son souhait ne vaudra plus rien d’autre que ce qu’en feront les avis que rendront ces individus. Non, pas ceux-ci qui pour l’heure envahissent la jungle et capturent ses résidents, mais d’autres, autrement plus puissants, derrière des bureaux, qui martèleront leurs décisions du revers d’un stylo, lequel, après un retourné artistiquement jonglé entre le pouce, l’index et le majeur droits, sera dans l’exacte position qui paraphera la sentence.

Hafizullah se fait un thé.

Sur un brasero de fortune frissonne l’eau mise à chauffer dans une casserole qui depuis bien longtemps ne mérite plus d’être reconnue comme telle. Dedans tourbillonnent des feuilles de thé au gré des remous. Hafizullah attend tranquillement que l’eau ait pris la coloration voulue et que le mélange s’apaise.

Un gaillard en uniforme l’a pris pour cible et s’approche de lui, sans hâte, tranquille, la démarche olympienne, sûr.

Hafizullah a compris, son regard n’a pas besoin d’interroger. L’autre, d’un geste, lui signifie de rappliquer. Hafizullah dresse la main, lui demandant un moment de patience, puis pointe l’index vers la casserole, signifiant qu’il souhaite boire le breuvage avant d’obtempérer.

Le gendarme fronce le sourcil, s’avance, lorgne l’ustensile de cuisine, puis redresse la tête, et adresse à son vis-à-vis un rictus méchant et narquois. Il avance posément le pied droit, glisse précautionneusement la pointe de sa chaussure sous le manche de la casserole et d’un mouvement ascendant tout en finesse, il renverse le récipient et le contenu se répand sur les tisons enflammés qui font virevolter des fumées blanches jusqu’aux visages ennemis.

« Keïboul tii, Keïleï coffii ! » susurre le gendarme, moqueur, rendant intentionnellement incongru l’accent anglais, avec des yeux qui en disent long sur sa jubilation intérieure devant le désarroi affiché du migrant qui l’écoute et l’observe décontenancé par tant de bêtise. L’Angleterre, pour le migrant qu’il a devant lui, est certes à rêver au passé, mais lui est-il indispensable d’en rajouter avec autant de méchanceté ! Est-ce le tohu-bohu qui met à mal sa maîtrise de soi, ou exprime-t-il de la sorte son naturel ?

Le désordre est à son comble dans le camp : coups, ripostes, résistances, cris, hurlements, protestations, pleurs, insultes. Pourtant le regard d’Hafizullah reste rivé sur le goujat qui vient d’agir de la sorte. Lui ne souhaitait rien d’autre que boire son thé ! Pour sûr, le visage de l’individu ne sortira plus jamais de son souvenir, et il a la conviction profonde qu’un lien les attache dorénavant l’un à l’autre. Un jour, il en a la certitude, ils auront de nouveau affaire ensemble, et pas sûr que les positions seront les mêmes.

Il empoigne son ballot et tente de le hisser sur son épaule. Le gendarme le lui arrache et le jette à l’écart.

Plusieurs poignes s’abattent alors sans aucun ménagement sur l’infortuné Afghan.


Chapitre 21

Un petit tour, au petit jour…


Les gendarmes emmènent Hafizullah jusqu’à un rassemblement déjà constitué de migrants qui attendent qu’on décide de ce que l’on fait d’eux.

Les autres groupes sont étroitement encadrés et surveillés par d’autres types en bleu.

Les no borders tentent et souvent parviennent à ralentir les arrestations. Ils comprennent bien, vu leur nombre restreint, que la défaite est proche et que le démantèlement se fera, mais s’il faut perdre, autant que ce soit avec panache.

Les membres des associations n’ont jamais eu l’âme à la bagarre physique et devant le spectacle de désordre, les bras leur en tombent.

Et si l’heure était à la plaisanterie, on ajouterait que les seuls bras qui se lèvent ne font qu’enserrer les tout jeunes migrants gagnés par l’affolement. Des larmes coulent et des paroles qui traduisent une infinie incompréhension apostrophent sans conviction désormais les forces de l’ordre.

Les prisonniers plus âgés se contentent de patienter, puis de gagner le point de rassemblement qu’on leur désigne et rares sont ceux qui manifestent un signe de révolte en propos ou en actes. Pour cause ! La plupart ne croient pas trop à une grande sévérité de la part de la France.

— Rangez-vous !

L’ordre est cinglant et les individus qui ne l’ont pas compris imitent tout aussitôt les compatriotes qui déjà s’exécutent.

Mais oui, tout a été prévu ! Des bus bien rangés et jusqu’à présent bien cachés attendent à quelques encablures du camp.

Une procession. D’instinct les Afghans arrêtés se rangent en file indienne devant les portières des cars qu’on désigne à chacune des cohortes.

Des compatriotes montent avec Hafizullah qui est un instant interloqué en pénétrant dans le bus. Il y a si longtemps qu’il n’a pas voyagé dans un véhicule de transport en commun qu’il en a oublié à quel point certains peuvent être superbes.

Le car est encore à moitié vide. Qu’importe ! On démarre. Personne ne sait vers où il est acheminé, sauf les gardes qui ont l’air serein de ceux qui savent !

Le parcours est pour le moins familier pour les voyageurs. Il a été si souvent emprunté par eux qui chaque soir, ou presque, ont vainement cherché un moyen de passer clandestinement en Angleterre et finalement échoué.

Hafizullah a l’esquisse d’un sourire lorsqu’il les voit, elles sont toujours là, au même endroit, les trois éoliennes. Pourtant le tournoiement de leurs pales ressemble trop bien à un adieu. Il reconnaît même la portion d’autoroute sur laquelle en la traversant il a de très près senti le souffle de la mort.

Une bretelle de sortie, un giratoire par-ci que déjà le car en enchaîne un deuxième, la direction d’un cimetière, puis un troisième, ici vers une clinique, puis des bâtiments qui abritent des bureaux assurant la gestion des logements sociaux à gauche, à droite les files tracées au cordeau des accès au shuttle, vides encore mais qui ne demandent qu’à se remplir, accueillantes à souhait et pourtant si inaccessibles à tout migrant.

Va pour un quatrième giratoire, première sortie. Ici c’est tout gris, muet, comme désert, et pourtant surpeuplé : le centre de rétention administrative.

Les occupants du bus ne seront pas les premiers locataires du lieu. Leur descente est suivie par des dizaines de paires d’yeux, encore ensommeillés pour la plupart, et par des éclats de voix qui, dans des langues qui semblent connues de ces nouveaux arrivants, les exhortent sûrement à tenir bon, ou les mettent en garde, ou leur crient leur désespoir !

Anciens et nouveaux arrivants sont maintenus à bonne distance les uns des autres, d’autant que, même entre anciens, la tension est forte et l’entente pas très cordiale, à voir le pugilat qui soudain éclate dans la cour de promenade, sans qu’aucun camp ne sache bien pour quel motif bénin l’altercation a éclaté. Les protagonistes sont aussitôt encerclés par leurs gardiens et des collègues qui accourent en renfort. Déjà ils sont ramenés manu militari à leurs chambres et les cliquetis des serrures verrouillent les participants à la bagarre, après un dernier échange de coups musclés entre personnes retenues soudain solidaires et policiers.

L’attente est plus ou moins longue selon les individus. Hafizullah est toujours à sa place, assis. Personne ne s’est encore intéressé à lui. Les membres de son groupe sont appelés un à un, semblent entamer un parcours différent pour chacun et disparaissent. Aucun ne réapparaît ! Hafizullah n’a pas la moindre idée de ce qui leur advient ! Sont-ils dans une chambre qu’on leur a attribuée, dans une cellule, déjà dans un véhicule qui les emmène, ou va bientôt les emmener, vers un autre centre de rétention ? Ou bien encore sur le trottoir du centre de Coquelles, libres, et se demandant bien où aller ?

Personne ne dit mot, on n’entend rien, on ne voit rien, on ne sait rien, plus encore, on ne devine, on ne pressent rien : une chape de plomb ! Tout ici donne une sensation d’absence, de vide, d’un monde sans vie et surtout sans espoir. Au point que même les policiers, de temps en temps, se logent une prune dans le plafonnier, dit plus élégamment une balle dans la tête.

Où sont passés les migrants interpellés ce matin dans le camp ? Hafizullah n’en a plus aperçu un seul depuis. Tout ce monde a été éparpillé comme poussière au vent.

Son tour vient enfin. Pas un mot ne lui est adressé, même pour l’appeler, pas même un grognement. D’ailleurs, personne ne le connaît sous sa véritable identité puisque, depuis son départ d’Afghanistan, il utilise un faux nom, et il ne possède aucun papier d’identité, même faux. Un départ pour une nouvelle vie ! Du moins l’a-t-il vraiment pensé un temps, vraiment moins maintenant.

C’est un index droit de policier en tenue qui parle, se pliant et se dépliant, pointé à l’oblique vers le haut. C’est le même index qui pointe une chambre, une cellule en fait, certes propre, Hafizullah se l’avoue (la venue d’un ministre fait de ces merveilles), mais avec une bien grosse serrure dont il ne détient pas la clé.

Pour aujourd’hui, la clé actionnera à deux reprises le pêne pour la distribution de deux repas. Pour le reste, rien. Même pas « bonne nuit ».

Pas « bonjour » non plus ce matin. Mais bon, ça ne surprend plus tellement, Hafizullah s’y fait. Il faut bien dire que des êtres comme lui, on ne sait plus très bien comment les regarder, les considérer. Il a traversé tant de pays et a été regardé tant de fois comme un habitant d’une autre planète, même une forme vaporeuse, un fantôme que le regard traverse, qu’il ne s’offusque plus. Et son « bonjour » dit comme il le peut dans la langue qu’il espère bien choisie ne reçoit que bien rarement un chuchotis en retour, les murs ne lui renvoient que de temps en temps, quand ils se sentent en verve, l’écho déformé de sa voix. Etrange et destructrice sensation de vivre seul par le corps et la pensée au milieu d’une foule par laquelle vous n’êtes plus identifié, distingué ! Vous n’existez plus.

Ce matin, c’est ça. On ne lui a pas dit « debout », on en est sûr, il l’est ! On lui a claqué un bol de café devant le nez. Le thé : connaît pas ! Trois grosses biffes de pain, un choix de confitures ! Tu t’enfiles ça ! Après, prépare-toi… ou pas !

Déstabilisation assurée ! On le ramène dans une pièce commune d’où les présents continuent de partir pour ne plus revenir. La distillation de l’angoisse en posologie homéopathique ! Hafizullah est toujours là et finit par se demander si ici quelqu’un le sait ! Bon, d’accord, il y eut des époques et des circonstances où c’est ainsi qu’on procédait aux éliminations physiques. Aujourd’hui, non, ce n’est pas le cas, mais la peur du vide peu à peu organisé malmène les nerfs du petit nombre d’Afghans encore présents, silencieux, n’osant même plus se regarder, se demandant si partir est pire ou mieux.

Et aujourd’hui se passe…


Chapitre 22

… et pour toi, c’est par là !


Ce jeudi matin, un ciel de Côte d’Azur ! Bleu, comme bien trop rarement quand même, ce ciel de Coquelles ! Mais c’est ainsi ! Un bleu qui encadre des fenêtres qui le reflètent et rendent encore plus gris le béton gris du bâtiment sur le fronton duquel se lit en lettres majuscules : »TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE DE BOULOGNE SUR MER – ANNEXE ».

Un jour cependant bien semblable à tant d’autres au tribunal annexe : surchargé !

Ce type qui se présente les bras enserrant un paquet de chemises cartonnées beiges et de classeurs plastifiés rouges, bleus, translucides, Hafizullah se dit et se redit qu’il l’a déjà vu, pour sûr, quelque part ! Où ? Il en est convaincu, une vedette américaine, une star, comme dans les films qu’il a vus, enfant, dans les cinés improvisés de Kaboul au temps de vers la fin de la présence des alliés soviétiques et d’avant le retour expéditif des Talibans.

Il faut bien qu’il pose son nuage et revienne à la réalité. Le type devant lui, tout à la fois la gueule de Brad, de... et de l’autre encore, c’est tout bonnement le JLD, le juge des libertés et de la détention. Mais Bon Dieu, ou plutôt par Allah, lui il s’en fout, il ne croit ni en l’un ni en l’autre, il faut bien reconnaître que le mec qu’il a devant lui n’a pas la gueule qui correspond à l’appellation.

Pas un cheveu ne manque à l’appel, chacun à la bonne longueur et réparti sur le crâne avec l’art ou la dextérité d’une maquilleuse. Pas une ride au front, mais un dessin des sourcils qui en ourle la chute et y laisse lire tout à la fois le souci du charme masculin, la tenue du rang que l’on a à assumer et la détermination dans la décision qui sera prise. Une commissure creuse fait ressortir l’ardent dessin des lèvres fines, hédonistes, tandis qu’une seconde commissure verticale souligne le menton volontaire, la recherche de la juste mesure tout autant que l’intransigeance. Le costume gris, la chemise, la cravate stricte voire insipide, là le sérieux de la fonction est parfaitement signifié, tout est dit, et même tout simplement montré : efficace !

En garde à vue, Hafizullah a les deux oreilles suspendues aux lèvres du magistrat. Des lèvres hollywoodiennes qui vont distiller, susurrer une décision pour le moins très attendue. Le juge dispose d’un pouvoir tout-puissant au sein de ce tribunal qui chaque matin distribue son lot de peines et de soulagement en appliquant les textes dans toute leur rigueur pour statuer du sort d’êtres humains échoués à Calais, ce port du bout de l’Europe, qui n’existe pour les migrants que parce qu’il est le point de passage promis pour l’Angleterre.

Hafizullah est-il le premier, le troisième, le dernier sur la liste ? En tout cas, ils sont sept, tous migrants, placés en rétention... et toujours là à attendre.

Etonnamment, avant le début de la séance, la situation a un air irréel, plutôt décontracté. Pour un temps seulement. Au-delà des situations graves ou désespérées qui sont quotidiennement soulevées, la fuite des pays en guerre, la crainte de représailles, les dettes contractées, les menaces des passeurs, il faut laisser vivre des êtres et le faire avec humanité.

Déjà plusieurs ont été appelés, qui ne sont pas revenus. Le Vietnamien aura-t-il compris ce qu’on a décidé pour lui ? Et le Soudanais qui se voit déjà la tête tranchée s’il est reconduit au Darfour ? Et deux autres, Afghans comme Hafizullah, compagnons de la jungle ? Pour eux, le juge a-t-il été ami ou ennemi ?

C’est son tour ! Hafizullah ne sait trop quelle contenance adopter. Son avocat ! Il le découvre presque à l’instant. Et pour cause, son défenseur est commis d’office. Il a pris connaissance du dossier de celui qu’il est convenu d’appeler son client en un temps record, survolé serait un verbe mieux choisi, et il va plaider dans la foulée. Mais à vrai dire plaider quoi ? Plaider, ici encore un grand verbe qui risque fort de sentir surtout le verbiage. L’avocat adresse un regard à son client, mais guère davantage. Le JLD, lui, est déjà dans l’affaire.

On parle beaucoup autour du prévenu. Le traducteur s’exprime en pachtoune et s’efforce de lui traduire aussi fidèlement qu’il le peut ce qui est dit. Hafizullah devine que son sort est suspendu à une grave question : plusieurs lourds reproches reviennent sans cesse. Il est accusé d’avoir participé à des échauffourées lors de la distribution de repas et savamment orchestré les bagarres entre migrants. Sans doute s’est-il également enfui de l’hôpital de la ville où il recevait des soins parce que son état physique mis à mal n’était pas forcément la conséquence d’une agression qu’il soutenait avoir subie. Il est accusé d’avoir mis à profit cette prétendue version des faits pour organiser une manifestation de migrants dans la ville de Calais et semer le trouble sur le parcours du défilé.

On lui demande bien son avis sur les faits qui lui sont reprochés mais il n’est personne pour prêter une oreille attentive à sa défense. D’ailleurs le dossier épais que feuillette le juge en balançant la tête avec un air dubitatif ou se tordant les lèvres ne plaide pas en faveur du migrant.

Hafizullah tente une nouvelle fois de développer son argumentaire en haussant même la voix pour mieux se faire entendre et davantage écouter. Une main l’arrête. Juste souhaiter entrer en Angleterre pour espérer une nouvelle vie ! Un peu léger comme argument. Enfin dans le dossier ne figure aucun papier qui puisse aider à mieux appréhender sa situation. Vrai réfugié politique ? Pas prouvé ! En danger dans son pays ? Pas davantage évident ! Enfin : célibataire… pas d’enfant… !

— Vous comprendrez, dès lors, que vous ne pouvez bénéficier d’aucune circonstance atténuante et que la France qui vous accueille ne peut accepter votre comportement. Aussi nous prenons la décision de vous renvoyer et de vous raccompagner dans votre pays, l’Afghanistan, dans les délais les plus brefs. Dans l’attente de ce retour, vous êtes maintenu en rétention administrative. Ce maintien est lié à votre comportement qui se devra d’être irréprochable. Pas de participation à des actes de violence avec les personnes retenues ou le personnel à tous les échelons. Vous vous abstiendrez de commentaires sur les lieux et le déploiement de la surveillance qui pourraient attiser les tensions. C’est l’incarcération si vous ne respectez pas ces conditions. Vous avez le droit d’exercer un recours. Sachez qu’il n’est pas suspensif ! Vous pouvez disposer.

Elle n’est que psychologique, la baffe qu’il se prend, Hafizullah, mais elle cogne, et fort, très, très fort.

Un océan de larmes envahit ses yeux. Il est le seul à l’éponger.

Déjà on l’emmène. Et déjà on lui cherche une place dans un avion.

A moins qu’elle ne soit déjà trouvée !


Chapitre 23

Baptême de l’air vers l’enfer !


Bien sûr qu’il a été prévenu, Hafizullah, qu’aujourd’hui… mais n’empêche, depuis des heures qu’il attend, sans être informé davantage, qu’il croit que… mais non, et puis de nouveau, et pour rien, c’est par un sursaut qu’il réagit quand vraiment il entend toquer. Oui, c’est bien pour lui !

Trois, ils sont trois, pour lui tout seul, ça devrait suffire ! Pas aimables, pas pas aimables non plus, professionnels ! C’est le terme ! ils lui font signe ! Le premier tapote sa montre : c’est l’heure.

Hafizullah est prêt. Quand on dit « prêt » : nuance ! Son allure, oui, une tenue présentable, en fait la sienne, celle des vêtements qu’on a bien voulu lui confier, à sa taille, sans chichi, sans tralala ! Son sac : non, pas de bagage ! Extérieurement : ça donne le change, ça fait dans la décontraction ! mais intérieurement, c’est une autre affaire !

Discrétion, tranquillité, silence, pas de ramdam inutile : tout se passe dans le langage de signes, plutôt sommaires, quoique sacrément inventifs et expressifs, pour bien faire comprendre à Hafizullah qu’il a intérêt à s’écraser ! Menotté et discrètement collé par deux accompagnateurs, il faut bien faire avec. Dans sa poitrine le cœur bat la chamade de l’injustice et de l’angoisse.

Un quatrième homme chauffe la voiture et attend qu’on le rejoigne. La menotte de droite-gauche s’engouffre par la portière arrière droite et se traîne jusqu’au siège de gauche, Hafizullah a droit au baquet central, la menotte droite-gauche s’affale à droite.

On verrouille la voiture, on déverrouille les menottes.

Il fait nuit. Le trajet commence et bientôt Hafizullah réalise que le chemin suivi est parfaitement incongru. On quitte le centre de rétention, un giratoire à droite, on descend dans le parking du géant commercial Cité Europe, on en sort à l’opposé, on gagne les abords des aires d’embarquement du Tunnel sous la Manche, deux fois le tour d’un nouveau giratoire, demi-tour vers la zone commerciale qu’on quittait, direction le complexe cinéma, dont on s’éloigne tout aussitôt, des véhicules de police qu’on croise, qu’on salue – elles étaient là en protection au cas où – et puis une accélération : l’autoroute, une qui ressemble à celle qu’il a longée à pied, mais est-ce bien celle-là, car en France toutes les autoroutes se ressemblent.

Pas de voiture suspectée de les suivre !

Hafizullah sait la raison de ce déplacement mais n’est pas au courant de sa destination. Ses accompagnateurs apparaissent moins nerveux et sur leurs gardes au fur et à mesure que le parcours s’allonge. Il lit bien quelques panneaux qu’il ne mémorise pas et déchiffrera seulement au bout d’un temps la mention de « Paris ».

A ce qu’il voit au tableau de bord de la voiture, le trajet en est à environ deux heures. C’est long !

Jamais durant le parcours personne ne lui a adressé la parole, même si entre eux les policiers paraissaient bien se distraire et plaisanter.

Des lumières dans la nuit, le panneau indicateur d’un aéroport : « Roissy ». Un lieu parfaitement inconnu pour lui, même de nom.

On lui explique enfin par quelques gestes qu’il va embarquer. Les mots prononcés n’ajoutent rien.

Hafizullah a bien compris mais n’est pas vraiment d’accord et laisse se manifester sa nervosité.

On lui dit de se calmer, c’est sans effet, alors le geste se fait plus expressif.

La voiture suit un itinéraire discret dans les dédales de l’aérogare et s’approche au plus près du tarmac.

L’avion en provenance de Londres vient de se poser, mais seuls les initiés savent la raison de son escale.

Ce n’est qu’une fois à sa place dans l’avion qu’Hafizullah découvre qu’il n’est pas le seul : deux autres Afghans expulsés de France et plus d’une vingtaine d’autres…

Son anxiété l’envahit à nouveau. Une bouffée de panique monte en lui et il se met à prononcer des phrases incompréhensibles tandis qu’il se cogne la tête sur le siège devant lui. Ses gardiens ont un peu de peine à le contrôler. Alors, d’une rangée vers l’avant, une voix retentit. Une remarque cassante en langue pachtoune qui lui intime :

— On t’a compris, mais tais-toi. Si tu dois mourir à ton retour, de toute manière, c’est trop tard. Pas la peine de résister, à quoi ça va te servir. Tu n’as pas le choix. Calme-toi ! Nous, on vient de Londres, on avait donc réussi le parcours complet, et pourtant…

La phrase se coupe. Un de ses gardes vient d’ordonner à l’Afghan trop bavard de se taire !

Offusqué par cette remise en place de la part d’un compatriote, une remarque cinglante qu’il n’attendait pas, Hafizullah se tasse sur son siège, déboussolé. Mais au-delà de ce coup à son amour-propre, évidemment que son interlocuteur a raison.

Les trois nouveaux expulsés sitôt à bord et attachés, l’avion entame les manœuvres de décollage.

La montée dans les airs va un moment imposer le silence, puis vient un temps d’observation de chacun pour l’autre. Hafizullah a beau regarder les deux Afghans montés à bord à Roissy, il ne les identifie pas comme des gens de la jungle calaisienne. Quelques propos échangés de manière furtive confirment son jugement. L’un a été pris à Paris tandis que le second vient du sud de la France.

Les passagers expulsés de Grande-Bretagne se voient remettre une somme en euros — deux cents — en guise d’aide pour leur retour en Afghanistan. Opération rondement menée et très diversement appréciée.

Mieux vaut passer à autre chose et l’éclairage de la partie « passagers » de l’appareil est réduit d’office tandis que le ronron des moteurs installe un calme artificiel. Les pensées bouillonnent.

Escale inattendue. Surprise et rose des vents en panique dans les têtes. Bakou, changement d’avion. Un appareil azéri, et pas vide. Des Afghans toujours, expulsés eux de Russie. Avec un coup de pied au cul pour les aider au retour !

La seconde partie du vol est plus morose. La conscience d’Hafizullah s’embourbe dans des réflexions toutes plus angoissantes les unes que les autres.

Bien des pays traversés au cours de son périple européen vers Calais ont fait preuve de compassion à son égard dès lors qu’il manifestait l’intention de se rendre en Grande-Bretagne. Certes le flux de clandestins pose bien des problèmes mais une fois compris que le migrant emporte les soucis en passant dans le pays voisin, la patience s’installe en espérant que le flot finira bien par se tarir.

Ce n’est qu’au pied du Détroit du Pas-de-Calais que la situation se délabre. La Grande-Bretagne barre ses accès et la France, piégée, tente de se défaire de cette foule sans avenir sur son territoire.

Pourtant, à bien y réfléchir, pas un migrant ne paraît craindre vraiment des représailles ou des actions de choc d’une nation qui laisse tourner en rond sur son sol ces pauvres hères complètement déboussolés. Les méthodes expéditives, aveugles et musclées ne sont pas vraiment de mise.

Il est une seule vraie peur pour un Afghan : la reconduite dans son pays. Et ça, Hafizullah est en train de le vivre !

Certes, il ressasse les moments qui ont fait pencher la balance vers son expulsion. Peut-il se faire des reproches ? A bien peser le pour et le contre, clairement non. Il est trop de données qu’il ne maîtrisait pas. Qui maîtrise quoi d’ailleurs ? Les compatriotes expulsés de Russie et dont il partage le vol depuis l’escale de Bakou croyaient peut-être trouver du côté de Moscou des souvenirs communs ! Las, l’amitié a de ces revers !

Et maintenant ? Etranger dans son pays : c’est la situation qu’il voit se préparer. Lui, athée, éduqué dans d’autres valeurs de la société, contraint d’opter pour la fuite à l’avènement du régime taliban, ne se voit pas en osmose avec l’actuel Afghanistan. Surtout, il n’entrevoit pas la paix, sa paix, sa tranquillité. Etre accusé d’être un déserteur et un profiteur par un certain nombre de Français, et plus généralement d’Européens, qui voient ces traîne-misère d’un mauvais œil, bah passe encore, et puis comment s’expliquer ! Mais être accusé de désertion et de collaboration avec l’ennemi par des ombres barbues qui écument son pays, là c’est un autre affaire, pas facile à résoudre, voire insoluble !

D’autres avant n’ont pas eu le loisir de trouver une solution.

— Veuillez attacher vos ceintures ! Nous amorçons la descente vers Kaboul.

Les deux phrases cinglent comme les lanières d’un fouet. Jamais Hafizullah n’a été autant oppressé.

Midi approche en Afghanistan. Tout là-haut, un soleil radieux surchauffe les compartiments de l’avion tandis que les esprits des occupants chauffent à blanc.

Ce n’est qu’à ce moment qu’Hafizullah réalise qu’il vient de vivre son baptême de l’air, expression bien saugrenue pour un musulman, plus encore pour lui, surtout si, en supplément, il se vit victime d’une descente en enfer !


Chapitre 24

On t’attend…


La poussière virevolte encore sur le tarmac de l’aéroport que déjà les premiers expulsés se présentent en haut de la passerelle de débarquement dans des tenues vestimentaires occidentales décontractées (celles qu’ils portaient, c’est tout) qui détonnent des accoutrements afghans. Du monde les attend. Pas menaçant, mais là pour les filtrer et guider où on veut les conduire.

Les trois expulsés de France se retrouvent séparés des compatriotes venus de Grande-Bretagne sans véritablement sans apercevoir. Ils gagnent les bâtiments délabrés de l’aéroport balayés par le vent qui se révèle froid et, après quelques formalités vraiment superficielles (les trois expulsés n’ont pas de laissez-passer), ils sont pris en charge et montent dans des voitures diplomatiques. Direction l’ambassade de France.

Accueil protocolaire. Pas de fioritures. Hafizullah et les deux autres sont invités, via un traducteur qui manie la langue pachtoune sans y inclure les nuances intimes de la langue française, à enregistrer dans leur mémoire les recommandations et les consignes à respecter afin qu’ils puissent retrouver, du moins le leur assure-t-on, leur tranquillité, et que leur retour ne connaisse pas d’incident.

Le soir, on les accompagne très discrètement jusqu’à l’hôtel de bon standing du centre de la capitale qui doit les héberger pendant une quinzaine de jours. C’est le plein centre, le ministère de l’Intérieur est tout au plus à une centaine de mètres. Ce n’est cependant pas le lieu le moins dangereux.

— Vous êtes priés d’être rapides et d’avoir vos sens en alerte, même si nous sommes votre couverture ! intime le chef de la police locale.

Le dernier attentat à la voiture piégée il y a peu dans le secteur visait l’ambassade d’Inde et s’est bien évidemment soldé par une vingtaine de morts et des dizaines de blessés atrocement mutilés à tout jamais.

Hafizullah et ses compagnons ont parcouru le chemin, protégés par les dizaines de policiers qui depuis tentent de sécuriser la zone, en se glissant le dos à demi courbé dans le dédale des blocs de béton positionnés au milieu des passages à fort risque.

Encadré depuis ses premiers pas sur le sol afghan, et submergé par une foule d’informations de toute nature, Hafizullah n’a guère eu le temps d’examiner son présent tel qu’il le ressent, sans l’intoxication de toutes les mises en garde qui l’assaillent.

L’accueil à l’hôtel n’est pas de tout repos. Après la nuée de journalistes qui posent des questions à tout va et qui, s’ils n’obtiennent pas la réponse, tentent de constituer une explication qui se tienne, c’est un compatriote qui craque et s’effondre en larmes. Des larmes qui ne sont pas feintes et des mots qui laissent entendre qu’on l’a envoyé à la mort. Le retour dans son village est hors de question pour lui. Si, le regagner est très dangereux, mais jamais personne n’a voulu l’écouter justifier son effroi !

Il semble bien qu’il se parle à lui-même tant ici encore et une ultime fois ses propos résonnent dans l’indifférence :

— Je suis un Pachtoune de la province de Kapisa. C’est l’une des régions les plus dangereuses d’Afghanistan, à cause de la présence des Talibans et des combattants du Hezb-e-islami de Gulbuddin Hekmatyar. C’est là que des soldats français ont été tués l’an dernier.

Qui pour se préoccuper de ses suppliques ? Ailleurs et avant, pas grand monde ! Ici et maintenant, peut-être ? non, pas même le souffle du vent !

Ce n’est que dans le silence de sa chambre qu’un calme relatif gagne Hafizullah. Un sentiment de sécurité aussi, relatif tout autant. Dire qu’il s’estime prêt à sortir tranquillement de l’hôtel, à aller en toute décontraction jusqu’au bazar y faire quelques achats comme n’importe quel Kabouli pur jus. Non.

Certes, il ne doit rien à personne, si ce n’est à Allah s’il existe. Lui croit que non, mais défendre cette conviction à Kaboul en ces temps qui courent ! Mieux vaut ne pas trop s’y risquer.

Toutefois, un point le laisse serein. Le risque de faire bientôt face à ses créanciers, ceux qui, comme c’est le cas pour bon nombre de ses compatriotes, ont prêté de l’argent aux candidats pour l’Europe, et pour la Grande-Bretagne en particulier. Les exilés sur le retour, volontaire ou forcé, sont supposés rentrer au pays le gousset bien garni et sont priés d’honorer au plus tôt leurs dettes d’emprunts. Ceux qui sont revenus les poches vides et dépités le payent de leur vie, et leurs familles aussi. Parfois même leurs parents sont les exécuteurs de ces sanglants règlements de comptes !

Lui ne doit rien à personne. Sa cache secrète n’est plus depuis son évacuation de la jungle. Le tube a disparu, mais il lui reste l’argent, qui d’ailleurs jusqu’à présent n’a servi à rien.

Sa cagnotte s’enrichit quand la somme de deux mille euros lui est remise par un membre de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, comme à ses deux compatriotes. Une somme qui normalement ne doit pas lui être attribuée puisqu’elle est réservée à ceux qui ont accepté un rapatriement volontaire. Ce qui n’est pas son cas, pas plus que celui des deux autres. Cette largesse fait hurler une part conséquente de l’opinion française. La France, par ses dirigeants prompts à une reconduite forcée à la frontière, a choisi une solution d’apaisement, du moins l’espère-t-elle, en leur allouant ce pécule, à dire vrai pas modeste, à titre exceptionnel. Au-delà des conseils, quelle sera son utilisation ? Un peu trop tôt pour le dire ?

Le lendemain matin, il se plie aux examens médicaux qu’exigent les autorités françaises. Lui et... l’autre, du square Villemin. Le troisième a mis les bouts, sans mot dire, sans se confier. Deux mille euros en poche et la trouille au ventre ! A quoi bon attendre ou solliciter d’autres aides pécuniaires pour une vraie vie au pays si sa vie est en danger ! Le choix : disparaître, se faire oublier !

Hafizullah contemple le brouhaha de l’avenue depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel. Lui-même est en pleine expectative.

Il décide de sortir.

Ce compagnon de quelques heures a bien fait de disparaître promptement. Quand un évènement inattendu vous force à changer vos vues sur l’avenir, il est essentiel de réagir vite dès lors que la donne vous est de nouveau favorable et de reprendre le cours de vos volontés là où vous avez été contraint de les abandonner. Et vite ! Tergiverser est redoutable et peut se révéler fatal !

Hafizullah arpente le marché. Ici c’est Kaboul plus authentique que nature. Des odeurs qu’il croyait avoir oubliées mais qui lui sautent aux narines, toutes plus fortes, celles qui distillent le suint des vêtements trop longtemps portés, celles des denrées de son enfance submergées par le parfum des épices, celles des ânes, des rares chevaux et des chameaux faméliques qui s’oublient au beau milieu de cette foule qui va et vient comme affolée, comme terrorisée à l’idée que tout va exploser la seconde d’après. Et tout ça, ça parle, ça crie, ça éructe, ça pète, ça pisse et ça chie, ça se voile et ça se tait aussi.

Son Kaboul a changé. Hafizullah, baigné pas après pas dans l’atmosphère de la capitale afghane, s’imprègne de la conviction que la solution pour lui et de faire demi-tour et de reprendre vite le chemin de l’Europe. L’évolution qu’il constate dans le quotidien de ses compatriotes ne le convainc pas que sa place est parmi eux.

Plus personne ne sait s’il faut regarder vers la vie à l’Occidentale ou se tourner vers l’Afghanistan des Talibans, ou souhaiter un état indépendant et souverain sans le pouvoir taliban.

Et de retracer son périple : l’Iran, avec un passeur, et forcément déjà de l’argent, un sac à dos et des montagnes. Les nuits dehors, pas toujours à la belle étoile. Pour une part en camion, la Turquie, et sa frontière, que les patrouilles de police ne rendent pas faciles à franchir. Istanbul enfin, après deux semaines, et une cache fournie par un passeur. Le passage en Grèce sur un bateau surchargé échoue à peine entamé. Il faut reprendre la route. Echec pour l’Italie par la mer. Serbie, Hongrie, Autriche, Suisse : en train, c’est moins épuisant, plus rapide, mais pas moins sûr. L’arrestation, il y échappe de peu. Enfin, cap vers le nord par l’Allemagne et la Belgique.

De quoi mettre à plat rien que d’y penser !

Calais : la mission était impossible.

— On t’attend, mais pas trop !

Une phrase, une seule, qu’une bouche pleine de barbe lui glisse à son oreille droite, une phrase qui dégorge d’un froid qui glace, se distille à travers tout le corps par des voies irréelles, ni veines ni artères, ni muscles, ni nerfs, une phrase qui paralyse, ou tout comme, qui outre de figer, vous tue la volonté d’aller de l’avant.

On dit que les personnes malades sentent un magma les étreindre, les médecins disent que les angoisses révèlent des maladies, Hafizullah sent monter le miel collant du guêpier, la glu inextricable de l’emprise de forces trop connues, l’oppression occulte qui, se glissant dans tous les interstices psychologiques de l’esprit d’un individu, colmate la réactivité de la victime et emprisonne sa volonté. Par-dessus tout son être qui s’engourdit, il est un étouffement qui lui ôte tout espoir : face à cette pieuvre qui lui met ses tentacules sur le dos, il est seul, seul, seul. La France déjà n’est plus là.

Et pour lui faire bien mettre dans le crâne ce ballot de détresse, la voix, la même, qui lui susurre à l’oreille la phrase qui achève :

— Ah, si vous reveniez à chaque fois avec deux mille euros !

Déjà la voix s’est éclipsée !


Chapitre 25

… mais pas trop !


Bien sûr, l’hôtel, c’est un toit ! Mais ce n’est pas de fait un abri, une protection.

Plusieurs jours se passent, utilisés par Hafizullah pour mettre de l’ordre dans ses idées et reprendre des repères dans son pays, et plus particulièrement dans la capitale, ce qui s’avère en fait n’être pas facile.

A maintes reprises, il quitte l’hôtel et préfère manger au hasard des échoppes dans les rues animées plutôt que de s’assurer d’un repas qu’on lui propose à l’hôtel, y compris dans sa chambre s’il le désire. La boîte que tracent les quatre murs lui semble trop étroite et l’oppresse.

Il choisit l’air libre de la ville même s’il ne se sent pas pour autant en sécurité dans le va-et-vient et la cohue. Ses divagations vers l’Europe lui ont fait perdre l’habitude des burkas qui voilent les femmes, les rendent anonymes, insipides, voire peu humaines, et des barbes et des turbans qui dévorent les visages des hommes et les rendent tous pareils !

C’est maintenant qu’il réalise qu’au long de son errance il n’a guère pris le temps de dévisager celles et ceux qu’ils croisaient sur son chemin tout simplement parce qu’il n’en avait pas l’habitude en Afghanistan, l’éducation d’ici sans doute, c’est maintenant aussi que ces personnages indistincts le mettent mal à l’aise, une trace de sa découverte d’autres peuples encore présente dans ses habitudes visuelles.

Pour tout dire, sa barbe même, qu’il néglige de couper depuis son départ de la jungle, le fait plus Afghan et marie son visage à ceux d’ici : plus vrai que vrai ! Son physique cependant ne gomme pas tout.

Ses perceptions s’entremêlent mais n’altèrent en rien sa lucidité. C’est bien celle-ci qui l’alerte et lui dénonce l’individu qui l’épie, et le deuxième qui l’aborde avec discrétion.

— Je me rappelle à ton souvenir. Te voilà en train de redevenir un simple Afghan et tout le tapage fait autour de toi s’estompe. D’ailleurs il était bien plus grand en Europe, plus précisément en France, qu’il ne l’a jamais été chez nous. C’est mieux pour l’entretien que je souhaite avoir avec toi.

Hafizullah peut jouer le quidam pour le moins surpris : à quoi ce feint étonnement conduira-t-il ? Autant jouer franc jeu.

— Explique-moi donc ce que tu veux ? répond-il en langue pachtoune, celle utilisée par son interlocuteur.

— D’abord, asseyons-nous, il nous faut être à l’aise pour bavarder. Un coin tranquille !

Il avise un simple muret qui les mettra un peu à l’écart des indiscrets et des importuns et, d’un geste, invite Hafizullah à le suivre.

Et sans autre forme d’introduction :

— Tu connais les Talibans, ils t’attendent. Ils se rappellent à toi, ils t’attendaient déjà avant ton départ pour l’Europe !

Hafizullah tique, et proteste :

— Ils m’attendaient, ils m’attendaient ! Seulement je n’avais rien promis. Je voulais tenter ma chance ailleurs, ici il n’y a rien à faire ! De plus, je n’ai plus de famille, personne ne me retenait !

— Ton retour montre bien que là-bas personne ne t’attendait non plus ! Pourquoi donc la Grande-Bretagne ?

— C’est le pays qui nous permet une intégration facile : la langue connue partout dans le monde, le brassage ethnique permanent, de nombreux ressortissants de nos régions…

L’autre corrige en remettant le présentatif au temps qui dans son opinion convient mieux :

— C’était le pays… sa réputation d’accueil n’est plus de mise au présent, tu as pu t’en rendre compte. Toi, tu as échoué à sa porte, mais même ceux qui sont parvenus à s’y installer se sont vus rattrapés, et… mis dehors. C’est vexant, non ?

— …

Pas de réponse.

— Du temps de l’assaillant soviétique, les Afghans étaient accueillis à bras ouverts et régularisés dans les pays occidentaux. Puis les Talibans sont devenus les hommes à abattre. Les choses ont bien changé, mais les gens comme toi n’ont pas compris. Maintenant, c’est tous les Afghans dans le même sac !

Hafizullah ne dit pas mot : là effectivement, il a sans doute été vraiment trop crédule.

— Les Talibans n’ont pas l’intention de te tenir rigueur de ton départ. Toutefois, si tu leur avais demandé conseil sur le choix d’un pays d’accueil, plus conforme à leur idéal, la liste est vaste. Les refuges ne manquent pas. Ils veulent seulement que tu comprennes que ta vie est ici. Ils garantissent que tu garderas l’argent qui t’a été versé, même si au fond il faut bien convenir qu’il n’est pas vraiment mérité ! Ils se portent également garants de ta sécurité. Rien ne t’arrivera. Ils ne voudraient pas être soupçonnés de s’en être pris à l’intégrité physique des expulsés. Malmener ces derniers, voire pire, serait donner des arguments à ceux qui, chez les Occidentaux, voudraient conforter l’idée que les Talibans ne sont rien d’autre que des assassins prêts à exécuter sans pitié ni pardon les compatriotes qui auraient estimé pouvoir faire sans eux et surtout ne pas obéir à leurs ordres. En échange, ils t’attendent.

— Certes, ils m’attendent ! Mais qu’attendent-ils de moi ?

— C’est simple : tu combats à leurs côtés les ennemis que tu connais bien, qui t’ont réexpédié manu militari dans ton pays sans la moindre considération. Au fond, ils t’ont clairement fait comprendre que tu es Afghan, et que ta vie, c’est en Afghanistan. Ils ont d’ailleurs une piètre opinion de vous, les candidats à l’exil. Ils ne sont pas tendres : vous êtes tout simplement des déserteurs. Des individus majeurs, qui s’éclipsent plutôt que de combattre pour le pays : une honte. Qui plus est ne se contentent pas de traverser la frontière d’un état voisin pour revenir tout aussitôt après avoir organisé leur retour au combat, mais fuient au bout du monde, laissant bien comprendre que le sort de leur pays ne leur importe pas du tout. Patriotes, vous ! Pas selon eux ! Ils vous mettent également sur le dos notre économie qui vacille et vous reprochent votre fuite qui la laisse à l’abandon. Loin de vous apprécier, ils vous méprisent.

Hafizullah n’a pas un interlocuteur disposé à tout entendre. Il tait donc la lassitude de trente ans de guerre. Les fuyards, désespérés d’attendre des jours meilleurs, ne comptent plus sur leur patrie pour vivre en paix, trouver la sécurité et travailler. La culture du pavot n’est pas une sinécure. Ou bien encore ils refusent d’avoir à tuer les leurs, ou bien enfin ils ont pris des risques en travaillant pour les intervenants occidentaux et se savent irrémédiablement en danger. Seule issue : disparaître !

Hafizullah reprend le fil de leur échange :

— Sur ce point, il apparaît clairement que Talibans et émigrants soient soumis à la même déconsidération. Tu es bien d’accord que pour les pays qui envoient leurs soldats mener la guerre sur notre sol, l’ennemi, ce sont les Talibans ?

Son propos ne semble pas avoir été entendu, ou plutôt est bien ignoré. L’autre poursuit ses explications sans sourciller :

— Ils t’attendent ! Avec eux, tu vas combattre ces étrangers qui n’ont rien à faire chez nous, surtout pas nous dicter la bonne façon de gérer nos affaires. Tu sais bien que notre pays regorge de richesses, que certaines matières premières se trouvent exclusivement dans notre sous-sol et intéressent au plus haut point les nations étrangères qui ne peuvent s’en passer pour poursuivre leur développement et veulent les obtenir à vil prix, et même s’en accaparer en obtenant l’exploitation de tous ces gisements. Pour mettre plus facilement la main sur nos réserves, ils nous aiguillonnent vers les haines fratricides qui nous affaiblissent et poussent dans leurs bras une partie de nos compatriotes à qui ils s’empressent de marchander leur soutien contre nos métaux précieux. Notre or, notre fer, notre cuivre, le cobalt, le niobium, le lithium : voilà ce qu’ils convoitent. Les Soviétiques nous avaient bien caché toutes nos réserves, ils n’ont pas eu le temps de les exploiter. Et maintenant nous savons ! D’autant que des géologues américains admettent secrètement que nos réserves, pétrolières et gazières, peuvent sans nul doute être elles aussi revues à la hausse. Nous contrôlons ces richesses au sud, mais cela ne nous satisfait pas : nous voulons le contrôle de ces richesses pour l’Afghanistan entier !

— Tu sais bien cependant que le conflit dépasse le simple Afghan que je suis. A l’exemple de milliers d’autres de mes compatriotes, je ne sais plus où est pour moi le bon choix, nous tentons de sauver notre peau. En qui voir le bon camp, celui qui rendra bonheur et prospérité au pays ! Crois-moi, le peuple cherche et ne trouve pas !

— Ils ont la réponse, ils t’attendent, mais pas trop !

Terminé, l’entretien. Le rabatteur s’éloigne déjà, laissant Hafizullah à son dilemme intérieur.


Chapitre 26

Premiers pas dans la mitraille !


Ils ont pourtant pris bien des précautions, mais pas assez. La preuve, elle est devant les compatriotes survivants qui ont enfilé leur cagoule dès qu’ils ont été attaqués.

Trois cadavres déchiquetés, anonymes encore puisque porteurs d’une cagoule eux aussi, plus rien à faire pour eux, sinon ramasser leurs lambeaux épars. Mais pas maintenant, car les obus continuent de pleuvoir, tirés de derrière la crête resplendissante dans le ciel bleu. Tous – non, pas les blessés qui geignent ou hurlent dans le boucan d’enfer des explosions successives – détalent vers un rocher censé les mettre à couvert. La seule protection possible du reste, il n’y a ici que le désert et la caillasse !

Et l’hélicoptère américain qui les a repérés en passant par-dessus la montagne et qui vraisemblablement guide les tirs du sol, ajoutant les siens autrement plus ciblés et destructeurs ! Tout ça dans un chambardement d’apocalypse ! Pas d’autre choix que de laisser passer le déluge en espérant que la pluie meurtrière n’émiettera pas le bloc de roche qui pour l’instant protège les valides. Toute velléité de réponse est inappropriée.

D’ailleurs, un temps après, bien trop long certes, la mitraille cesse, et laisse place à une explosion humaine. Chaque homme, comme les étincelles d’une gerbe, file se blottir derrière une pierre plutôt massue et soulage de toute urgence des sphincters qui n’en peuvent plus. Les caractères les plus solides ont les vomissements qui leur arrachent l’estomac, le tube digestif et la gorge, engluent la bouche et font surgir des fontaines de larmes, les plus novices sentent gicler le contenu diarrhéique de leurs boyaux depuis le tréfonds de leur ventre et dans l’instant cette vidange physique l’emporte en soulagement sur l’effroi qu’ils viennent d’endurer.

Des toupets se hérissent derrière des cachettes pierreuses et dénoncent des restes de détresses humaines enfouies tout au fond des attitudes guerrières. Des senteurs pestilentielles inondent l’air, au quintuple, c’est peu dire, au centuple, c’est mieux dire, des effrois de la mort qui plane et menace.

Pas un nuage depuis plusieurs jours dans un ciel qu’un drone parcourt inlassablement à l’affut de tout ce qui bouge. Fatalement, ils devaient finir par être localisés, malgré les épuisantes marches de nuit auxquelles ils s’astreignent pour changer de lieu d’entraînement et brouiller les pistes. Encore heureux pour eux qu’une pointure talibane ennemie, une grosse légume comme disent les Français, ne soit pas supposée dans leur groupe, alors le froid moustique de métal se serait offert le luxe budgétaire de le gratifier d’une salve inexorablement destructrice.

Ce sera le prétexte de leurs formateurs pour expliquer aux postulants au djihad qui ne le savent pas encore que ces terrifiants insectes sont les joujoux de la CIA qui les télécommande depuis la base de Creech, dans le Nevada, en faisant autant de ravages parmi les ennemis qu’elle vise que dans les foules innocentes qui les entourent.

Et de semer le doute dans les esprits afghans qui mettent encore un peu d’espoir dans l’intervention occidentale, et d’insister sur le côté peu glorieux des soldats américains maniant le joystick d’un geste assuré et froid, mais imparablement mortel, à des milliers de kilomètres du champ de bataille, et de glorifier le courage de leurs partisans et de mépriser l’adversaire veule, incapable de prendre la décision de venir verser son sang.

Maintenant, le pire : s’occuper des blessés, les soigner sommairement et organiser leur évacuation. Pour les trois tués : ramasser les chairs, en faire trois parts en espérant que chacune rassemble bien ce qui lui appartient, et, si l’ennemi ne revient pas, filer vers des lieux moins exposés. Encore marcher, durant des heures et des heures !

Camp est un terme flou chez les Talibans, mais entraînement, là non. Hafizullah en sait quelque chose, lui qui les a rejoints et vient de vivre un des pires moments de son existence dans la puanteur de ses excréments.

Reprendre le chemin vers l’Europe, pourquoi pas ! Avec en plus de l’argent pour le faire ! Mais le sentiment de n’être pas attendu, voulu, encore moins souhaité une fois à destination a eu raison de son idée de tout reprendre à zéro. Il aurait fallu repartir aussitôt, ne pas tergiverser. Trop d’hésitation, trop tard ! L’hôtel, un hébergement plus que provisoire ! Des anciens du parti de son père devenus proches des Talibans… La cause était entendue !

Le stage est autant physique que mental. Une vingtaine d’individus méticuleusement recrutés et un camp en constant déplacement, ce qui ne suffit pas pour échapper à un repérage par les services de renseignements ennemis et même par les satellites.

Hafizullah a fait la connaissance des prières dès le premier matin et s’est familiarisé avec les sermons sur la guerre sainte, son importance et son sens. Les a-t-il fait siens ? Au début, clairement non. Ensuite ? Les marteler enfonce bien des résistances !

Vidéos également, celles qui forcent le trait pour démontrer que l’ennemi occidental doit être chassé du pays ! Des images d’endoctrinement et de lutte tous les jours, plusieurs fois par jour même si les pauses le permettent ! Le tout pour terminer de convaincre, sinon convertir, toutes les recrues qui ne sont pas venues par pure conviction, mais poussées par leur famille ou l’école islamique, la madrasa. La cause djihadiste est ainsi mise en avant et rabâchée sans relâche tout au long du stage commando.

Les Talibans martèlent combien ils sont imbattables : chaque mois est plus meurtrier que le précédent pour leurs ennemis, et ils démontrent que les Américains souhaitent se dépêtrer de ce bourbier dans lequel ils s’enlisent avec des soutiens étrangers de plus en plus versatiles. Même le président afghan joue sa survie politique en tentant de se rapprocher des Talibans que pourtant il combat officiellement, sentant clairement que les alliés vont le lâcher plutôt tôt que tard. Ces mêmes Talibans qui rêvent de s’en prendre à un symbole de la présence internationale dans leur pays, une base militaire de l’OTAN !

Hafizullah complète sa formation aux techniques du terrorisme et apprend le maniement des increvables fusils d’assaut AK-47 et des mitrailleuses PK, deux membres de la famille Kalachnikov, des grenades, des mines, …, et insidieusement se glisse dans les conversations le sujet des attentats suicides et des volontaires.

Il a également pris du muscle et de la résistance physique. La peau de ses mains s’était attendrie dans la nonchalance oisive de sa virée en Occident, la voilà redevenue calleuse à force de s’échauffer lors des exercices, de gratter la terre quand il apprend à poser des mines, et ses bronches crachent sans cesse la poussière de son pays qu’il n’arrête pas de respirer, tout au long des séances de sport interminables, à ramper le nez collé au sol.

De la théorie pure à la mise en pratique sur le terrain des hostilités : à ce qu’il sait, la pose de mines et l’attaque de convois, c’est pour bientôt.


Chapitre 27

Kamikazes !


Clair de lune là-haut sur la montagne ! Avec la route qui dessine sous les reflets un long ruban franchement argenté quand le bitume est intact, un ruban mité lorsque le macadam n’est plus qu’un revêtement rongé par les nids-de-poule. Ce serpent se faufile depuis loin dans la plaine, gravit le flanc de plus en plus abrupt et, fatigué, se perd derrière les sommets puis dégringole l’autre versant en s’accordant quelque repos.

A mi-chemin environ du tracé, partis de la route plate, qui traverse des champs de melons et de choux-fleurs entrecoupés par un foisonnement de pommiers et de citronniers, puis entame la montée des contreforts jusqu’aux pointes rocheuses en flirt cette nuit avec les étoiles, Hafizullah et ses compagnons.

Ils sont sur l’itinéraire qui mène du poste frontière pakistanais de la passe de Khyder vers Jalalabad et se poursuit jusqu’à la capitale afghane, Kaboul. Sur une portion judicieusement choisie pour le délabrement de son revêtement et donc le peu d’efforts qu’elle demandera pour être émiettée, ils grattent la terre, la caillasse et le macadam et posent des mines de fabrication aussi sommaire, artisanale, que la dissimulation est parfaite. Demain matin, le revêtement routier, séché par les rayons matinaux du soleil, retrouvera sa teinte de toujours, et les engins meurtriers n’auront plus que patience à prendre, tout comme le feront ceux qui les ont posés.

Bien renseigné, le groupe sait que le passage d’un convoi civil de ravitaillement destiné aux forces de l’OTAN positionnées à Kaboul et aux alentours va emprunter la route minée dans deux à trois heures tout au plus.

Le poste-frontière pakistanais de Khyber est à quelques kilomètres à peine, dans les zones tribales pakistanaises réputées régions les plus dangereuses au monde. L’employé de la compagnie de transport a depuis un temps les documents en main et quémande les sauf-conduits indispensables au poste afghan de Torqam. Les sésames !

Sans attendre, consciente de s’aventurer dans une poudrière, la cohorte de camions venue de Karachi continue sa progression vers Kaboul. Le groupe taliban en a eu la confirmation, espionnage oblige.

L’avancée des poids lourds est une odyssée sans cesse entravée, contrariée par la route rongée en de multiples endroits par les inondations, secouée par les ruissellements, et fragilisée par mille fissures qui se désagrègent encore et encore sous la charge des camions-citernes et des containers agro-alimentaires qui circulent de plus en plus nombreux sur ce tronçon. La raison, l’effort militaire occidental qui va croissant. Il fait la fortune des transporteurs pakistanais et afghans que ciblent les Talibans pas du tout enclins à trouver des excuses à ces mercenaires qui se vendent à l’ennemi en tirant profit de ce que les Américains importent tout et ne font en rien vivre les locaux car ils ne leur achètent rien. Volonté délibérée ? Méfiance exacerbée ?

Hafizullah tente de dormir, mais sommeiller, déjà, ce serait bien. Rien ne vient, il pense trop fort que c’est pour bientôt. Tous se sont réfugiés dans des tentes sommairement dressées parce que provisoires et à démonter dès les premiers signes de l’approche du convoi. Les compagnons tuent le temps en jouant à divers jeux de société. Rire, c’est rare, car alors on n’entendrait pas les bruits suspects, ou annonciateurs.

Certains, plus fébriles, préfèrent sortir et, de temps à autre, collent l’oreille au sol, pour mieux entendre !

Une tension extrême envahit Hafizullah qui cherche à la maîtriser par une respiration longue et profonde censée apaiser son rythme cardiaque qui ne demande qu’à laisser s’emballer ses pulsations.

Ses trois autres compatriotes ressentent-ils la même fièvre ? Tous quatre, jeunes recrues, ont tout bonnement à faire leurs preuves. Quitte ou double. Car, outre leur fusil d’assaut, ils sont ceux qui porteront une ceinture d’explosifs.

Les containers alimentaires ou pétroliers sont souvent volontairement anonymes. L’ordre est donc de cibler un camion-citerne sur deux, en espérant que ce sera le bon choix du plus destructeur, dès que la ou les premières mines auront explosé, et pour la suite…

Avant la suite, il y a maintenant ! Les ouïes les plus fines ont entendu. Ils montent, les camions, escortés par des militaires de l’armée nationale afghane que d’autres, dans le commando, ont la charge de neutraliser en premier.

Dans le campement, les endormis ont à peine le temps de s’ébrouer. La mécanique bien huilée parce que longuement préparée et répétée se met en marche. Tout est rassemblé, rangé, empaqueté, mis en ordre pour être empoigné dès l’ordre de la fin de l’assaut. Hommes et matériels doivent disparaître à la vitesse de l’éclair.

Chacun se mobilise et vérifie le bon fonctionnement de son armement. Des bruits métalliques brefs l’espace de quelques secondes, puis le silence.

Les nuages ont suffisamment pris possession du ciel pour mettre la zone dans le noir. L’idéal. Chacun connaît sa position par rapport à ses compagnons et le déploiement s’ébauche. S’ébauche seulement, il faudra voir l’exacte place des véhicules ennemis au moment de la première explosion avant que chacun dévale vers sa cible.

Pas besoin de jumelles à infrarouge pour la surveillance de la route, ils ont pour certains une longue habitude de la vie la nuit, et les novices l’apprennent avec les aînés. Il y a l’œil, il y a également l’oreille : le convoi avance, et plutôt rapidement. Ce n’est plus dans un ahan pénible et ronflant que se suivent les poids lourds, comme autrefois, dans une ascension qui n’en finissait plus, le piéton parfois plus rapide que l’engin à moteur.

Les mastodontes donnent une impression de facilité, à défaut de légèreté, emmenés par des chevaux-vapeur surpuissants. Ils sont récents, malgré leurs airs cabossés à force d’être malmenés par la nature, leurs charges ou les attaques talibanes.

Ils approchent. Plus aucun relief ne les sépare du groupe ennemi en alerte et n’étouffe le son nerveux des blocs-moteurs. Ils sont maintenant sur la zone mi…

Ils ont beau s’y attendre, les membres du commando font dans le plus pur ensemble un instinctif bond de saisissement. Un éclair, comme dans les films de guerre, un tout-terrain saute en l’air avec une légèreté déconcertante, des corps humains pirouettent tels des épouvantails de paille, le tout retombe et s’enchevêtre pêle-mêle avant que le bang de la déflagration ne se soit perdu au-delà des contreforts montagneux. Le feu ravage le véhicule et ses occupants, membres de l’armée nationale afghane, que les balles inutiles n’ont plus à faire taire.

Le bond taliban n’est pas le bon, il en faut un second tout aussi coordonné pour que chaque combattant dévale la pente vers le convoi, avec son propre objectif défini maintenant que la première mine a donné le feu vert à l’accrochage avec l’adversaire et précisé ses positions.

L’assaut à coups de roquettes de RPG7, de grenades et d’armes automatiques couvre ceux qui portent les ceintures d’explosifs et qui identifient le camion ravitailleur à l’odeur de carburant de sa citerne. Une déflagration assourdit les belligérants, tout aussitôt suivie d’une boule de feu monumentale : mission accomplie pour le premier kamikaze.

Une deuxième boule de feu expédie un champignon rougeoyant dans l’atmosphère, propage un souffle brûlant qui fait un instant hésiter les attaquants. Deuxième camion-citerne anéanti, tandis qu’un troisième subit le même sort, toutefois moins spectaculaire, car il ne transporte rien d’inflammable. Son chauffeur est cueilli par une rafale de mitraillette à la descente de sa cabine, cependant que le chef taliban parvenu sur les lieux achève d’une balle d’arme de poing dans la tête les souffrances du conducteur du deuxième semi, torche vivante qui vient de s’effondrer l’instant d’avant.

Les projectiles tirés par les compagnons d’Hafizullah ricochent sur la tôle des camions en myriades d’étincelles, réduisent en miettes les pare-brise et les vitres, transpercent et font éclater les pneus. Les véhicules s’immobilisent contraints et forcés dans un capharnaüm indescriptible, et les conducteurs, armés, essaient de quitter leur volant pour se défendre et s’éclipser.

Plusieurs autres mines continuent le cataclysme. L’obscurité n’est plus, c’est le jour qui s’embrase en pleine nuit, jetant crûment à la vue de ceux qui voient encore les fuites furtives, et les contorsions hystériques de silhouettes amies ou ennemies qui se démènent dans les flammes, jetant à l’ouïe de ceux qui entendent encore les ultimes hurlements de douleur avant qu’ils ne s’éteignent inexorablement dans la perte de connaissance des victimes, sinon leur mort.

— Pas de prisonniers ! hurle le chef.

Hafizullah parvient sous le tanker qui lui a été désigné. Mais il ne déclenche pas la ceinture d’explosifs qui lui serait fatale. Pas indispensable ! Une solution de rechange est à exploiter. Il coince l’assemblage mortel dans la structure métallique et déroule à ses pieds un long filin qu’il va tendre en fuyant dans la pente, dans le sens inverse de son arrivée.

Prêt, c’est parti, et… ça marche ! Il fait un plongeon digne d’un rugbyman quand le fil se tend. Immédiatement il sent le souffle lui râper l’échine et le cou. Tout s’embrase, tout se tord, c’est un bain de carburant en fusion. Un coup de chaud à la nuque ! Il se caresse vivement le cheveu qu’il porte court, puis se plaque la main sur le bout du nez. Une odeur forte de roussi envahit ses narines ! A cet instant, il se remémore la plage de Calais, ses agresseurs, ses vêtements en flammes ! Au-dessus de lui tournoie en spirales rugissantes une boule de feu qui heureusement s’éloigne.

C’est un bain de sang aussi ! Au milieu des stridents crépitements de l’incendie retentissent de nouveau des hurlements inhumains. Le carnage !

Hafizullah remonte dans la caillasse, conformément au plan prévu, afin de retrouver le groupe, ou du moins ce qu’il en reste.

L’assaut a été de courte durée, le combat a été vif, a fait rage, mais soudain les armes se sont comme tues. Les membres du convoi sont morts, ou ont déguerpi, descendant à toutes jambes la pente pour gagner la vallée et ses premières maisons de bois et de pierre. Alors ils donneront l’alerte. A cette hauteur, les ondes téléphoniques ont plus de chances de passer. Sans oublier la méfiance, car ces masures d’une extrême pauvreté, sans électricité, dans lesquelles les habitants dorment à même le sol, cachent des hommes à l’allure de simples paysans le jour, vêtus du charwal-kamiz traditionnel, la tête ceinte d’un long turban multicolore, mais redoutables Talibans dès que vient la nuit.

Seulement de temps en temps claque une détonation.

Pas d’état d’âme envers les blessés ! Pas de prisonniers, certes, mais pas de survivants non plus ! Ce à quoi s’applique son chef. Hafizullah n’a pas compris tout de suite, mais la chose est claire pour lui maintenant. Au milieu de la fournaise et des carcasses en fusion, avec méthode, le chef taliban parcourt le champ de bataille et met une balle dans la nuque de chaque corps étalé, ravagé, calciné ou pas. Une balle certes inutilement utilisée et perdue quand l’homme est mort, sinon un possible prisonnier qui ne parlera plus.

L’instant relève de l’enfer. Ce n’est que maintenant qu’Hafizullah se dit qu’il doit bien y avoir d’autres solutions pour son pays que de s’entretuer. Mais la question n’est pas d’actualité.

Pour l’heure, rejoindre le groupe, se compter et… décamper !

Le paquetage à emporter est lourd, très lourd, trop lourd pour les hommes valides qui viennent se rassembler ! Un bon tiers manque, et on peut penser qu’aucun n’en a profité pour fuir le commando. Risqué ! Les porteurs de ceintures d’explosifs, pas de trace. Chacun a compris et personne n’en dit mot.

Hafizullah a du mal à se retrouver en Hafizullah ! De plus en plus de mal !


Chapitre 28

Des mots qui sèment la terreur…


Le commando auquel appartient Hafizullah s’est éclaté en autant de morceaux que de membres qui, tous, ont gagné, à bonne distance les uns des autres, une zone de refuge retirée et éloignée du massif montagneux qui les a vus attaquer et décimer le convoi de ravitaillement destiné aux forces d’occupation occidentales.

Hafizullah a fait le choix de gagner Kaboul et de se rendre plus facile cette période en puisant dans l’argent dont il a bénéficié pour son retour forcé de France.

Il a loué une modeste chambre dans un secteur plus que tranquille de la capitale afghane et a laissé s’écouler le temps au rythme du sommeil dans un vrai lit et de sorties anonymes dans le quartier qu’il découvre sans précipitation.

L’intermède, il le sait, ne durera pas vraiment. Le stagiaire taliban qu’il est est de nouveau attendu dans un camp d’entraînement dans un délai raisonnable, le temps de laisser l’oubli faire son œuvre dans les mémoires, ce qui se fera plutôt rapidement, la multiplication des actes meurtriers de toute nature atténuant d’autant l’impact de chacun dans le souvenir.

La pause est cependant l’occasion, rêvée ou pas, de refaire à l’envers le chemin de la vie et de ses péripéties, et Hafizullah voit s’écouler la sienne au rythme des joies et des tristesses qui ont jalonné sa… il est vrai, encore courte existence. Courte ?! Lui ne la voit pas ainsi, il concède aux aînés seulement la possibilité de regarder de cette façon ses années déjà vécues ! Le temps nécessite du recul pour prendre la pleine mesure du temps qui passe !

Le jour dit, à l’heure dite, ils sont tous là, Hafizullah et les autres. Manquer à l’appel ? Impensable !

L’entraînement physique reprend, de plus en plus… physique et met à mal les organismes qui bondissent, sautent, pirouettent, courent, rampent, mais aussi s’écorchent, se balafrent, se transpercent, se déchirent, et s’effondrent éreintés.

Ca, tous connaissent, Hafizullah autant que ses compagnons. Ils connaissent moins le stade suivant : la mise en conformité des consciences avec la doctrine talibane. L’effleurer, cela, c’est déjà fait, appuyer le doigt sur ses préceptes, et les faire siens, c’est désormais en cours.

L’Islam prône cinq prières quotidiennes : elles sont au rendez-vous de manière immuable, signes d’un retour à la religion originelle, au moment convenu à chaque période de la journée et stoppent systématiquement les occupations en cours. Arrêt complet du repos, d’un repas, de l’exercice physique, des entretiens et des discussions, du maniement des armes et des épreuves de tir ! Place à Allah !

Et place aux grands sujets qu’Allah invite à faire siens lors des prêches enflammés qui suivent la grande prière du vendredi dans lesquels les prédicateurs mettent toute leur force pour convaincre du bien-fondé de la lutte contre l’occupant étranger.

Hafizullah vit moins bien l’endoctrinement que la remise à niveau des corps. Un reste d’éducation, un grand reste, le rend réticent à la mise en coupe réglée des consciences, et met en alerte son libre-arbitre.

Lui est allé un temps à l’école, mais il réalise vite que ses compagnons sont pour la plupart de parfaits analphabètes. L’instruction qu’ils reçoivent se limite à une simple mémorisation de versets du Coran que des répétiteurs leur font rabâcher inlassablement. Il tait d’ailleurs son instruction autant qu’il lui est possible, de crainte de se voir éventuellement contraint de reprendre la tâche à son tour, et joue parfaitement son rôle d’élève studieux.

Sauf que… taire : oui, mais cacher : clairement non. L’instruction imprègne un individu, et son comportement laisse fatalement transpirer cette connaissance et la révèle aux autres. Voici donc pour un temps Hafizullah copiste de messages de menaces en tous genres que les maîtres chanteurs qui le dirigent se chargent de faire parvenir à leurs destinataires que lui ne connaît pas. Il copie sans trembler, mais pas sans remords impuissants, des descriptifs de sévices qui ne se résument pas à des mots car d’autres se chargent de les traduire en actes de sang et de mort.

Les kilomètres d’encre font des enluminures sur du papier à lettres sans en-tête, et les jours se suivent, entrecoupés par le maintien quotidien de la forme physique, la confection des armes de destruction et l’entraînement au maniement des armes de tir, jusqu’à ce que…

Un barbu à la longue tunique blanche qu’on dit symbole de pureté lui affirme :

— Te voilà prêt à affronter le terrain !

Le terrain : vaste domaine ! Tour à tour village, ville, hameau retiré, quartier, mosquée, marché, souk, autant de lieux à arpenter pour apprendre à y vivre, à s’y fondre et n’être rien d’autre qu’un de ces humains qui les parcourt aujourd’hui, et puis demain, et encore tous les jours à venir.

Alors son occupation consiste à mettre un visage sur les individus qui ont eu à lire la prose que lui-même a transcrite. Après l’injonction anonyme et écrite, en guise de premier avertissement, le rappel à l’ordre oral et furtif au détour d’un carrefour, devant l’étal couvert de grosses mouches vertes et dégoûtantes d’un boucher au marché couvert, au milieu des odeurs des épices qui parfument le souk, ou encore devant la lame brillante et sournoise du rasoir qui décrit des arabesques entre les doigts experts du barbier.

Aux hommes, laissant entendre l’exigence d’une pratique religieuse musulmane ultra-rigoureuse, il intime :

— On te rappelle que la grande prière à la mosquée, c’est tous les vendredis. Veille à ne plus oublier !

Et les mosquées se remplissent !

Ou encore, avec la gestuelle courroucée du spectateur choqué :

— Ton allure fait un peu trop style cow-boy américain, tu te trompes de civilisation. Tant pis pour toi si tu prends les mécréants pour modèles.

On ressort les vieilles tenues traditionnelles !

Et puis, à l’homme jeune ou d’âge mûr qui arpente la rue sans but apparent, il assène en martelant chaque mot :

— L’action menée par les Talibans est juste et a besoin de toi. Nos combattants te veulent des leurs, et tu n’as pas d’autre choix.

Les recrues s’avancent, elles seront bien payées !

Mais surtout, voix blanche et tueuse :

—Tu sais ce qui t’a été dit ! Alors, dernier avertissement !

Gare à celui qui tergiversera !

Voici Hafizullah promu, en d’autres lieux et pour d’autres cibles. Un fou de dieu au rigorisme tout salafiste, convaincu d’appartenir à une élite musulmane, lui confie :

— Maintenant, tu vas t’occuper des femmes !

Et voici donc Hafizullah proche d’une oreille sous un voile :

— Je te rappelle que la femme doit avoir un comportement vertueux. Tu es aperçue beaucoup trop souvent en compagnie de soldats étrangers. Tu crains la punition et tu as raison. Les Talibans te somment de cesser immédiatement ces fréquentations, sinon, tu le sais trop bien, le châtiment sera terrible ! Ton sort sera le même si tu es vue en compagnie de soldats afghans, que tu connais bien également, oui ceux qui portent une veste kaki ! Bref, tu ne seras pas belle à regarder !

Un « bref » qui tranche comme le couteau égorgeur qui saigne l’agneau selon le rituel, et fait deviner des cruautés fatales. Hafizullah n’est déjà plus là.

Se faire discrète, seule chose à faire !

Une majorité d’Afghans se dit favorable à la présence des armées étrangères, certes, mais ne supporte pas de voir leurs soldats s’approcher de sa chasse gardée : les Afghanes. Outre le carcan habituel des femmes de ce pays, voilà le motif d’un fléau supplémentaire. Croyant les libérer, les nations actuellement ennemies n’ont en fait rien amélioré de leur sort, mais les ont bien au contraire verrouillées plus encore dans leur prison familiale. Un mur, plutôt... une muraille supplémentaire à leur silence et, sans doute mais à qui le disent-elles, leur résignation.

Hafizullah se laisse parfois aller à tenir des propos à double sens. A la jeune femme aux yeux délicatement et discrètement maquillés et aux cheveux dissimulés sous un long voile rose qu’il a repérée, il conseille adroitement :

— Tu es jolie, rentre chez toi et cache ta beauté. Crois-moi, suis mon conseil.

Va-t-elle se laisser convaincre ? Ne verra-t-elle en lui qu’un fanatique rejetant toute modernité ?

Rares sont celles et ceux qui se hasardent à lui répliquer et ne craignent pas l’affrontement. Peu d’hommes et de femmes se risquent à se voir clairement identifiés et osent braver son regard. Chacun porte profondément ancré dans son éducation la conviction de la supériorité des lois d’Allah sur celles du pays. Remettre ce point en cause ne s’imagine même pas !

Même en plein centre de Kaboul, à deux pas du ministère de la Femme, un des quartiers les plus sécurisés, pas une femme apostrophée ne se rebiffe, elle disparaît au plus vite en cherchant à échapper à la surveillance constante dont est victime le genre féminin. Se rebeller n’est pas de mise !

Une fois encore on vient vers Hafizullah :

— Il est temps pour toi de t’éloigner d’une zone dans laquelle tu commences à être facile à repérer et par voie de conséquence à être moins efficace dans tes interventions. Sans compter que l’on pourrait vouloir attenter à ta vie. Ne te crois pas quitte pour autant : tes prochaines missions seront assassines.

La dernière phrase ébranle Hafizullah. Et c’est peu dire !


Chapitre 29

Assassines !...


Assassines ! voilà bien un adjectif qui démonte les convictions les plus assurées quand il accompagne les actions qui sont ordonnées à qui l’a entendu lui être susurré à l’oreille ! Un adjectif qui fait gicler dans l’esprit tous les superlatifs de la mort violente et agglutine les mots qui l’accompagnent au milieu des globules rouges qui meurent, des globules blancs qui dévorent, des plaquettes qui manquent à l’appel, du plasma qui foire et d’un tout qui tourne... en flaque qui coagule !

Déjà, au masculin, l’adjectif, il déglingue tant il éclabousse de sang tout ce qu’il laisse supposer d’actes de mort, mais au féminin, il décuple les idées d’abomination qu’il sous-entend à chaque fois qu’il est utilisé dans les descriptions de gestes inhumains.

Pourtant, il faut faire front, si possible être à la hauteur et jauger la situation, puis prendre une décision.

Hafizullah en est là dans sa réflexion qui s’englue quand il mesure ce que doit être sa nouvelle mission qui peut se résumer ainsi : ce n’est pas tout de menacer, il faut maintenant mettre les menaces à exécution.

Premier galop d’entraînement, pour dire : agression physique et discrète mais violente, le dernier adjectif est tout en insistance, de celles et ceux qui tardent à s’exécuter.

Hafizullah et ses compagnons d’un jour se déplacent comme des voleurs et agressent la population victime d’actes d’intimidation. Une raclée à l’homme qui porte un vêtement banni :

— Ton jean d’Amerloque ou ta vie !

L’accusé est-il parti sans un bleu malgré tous les gnons qui lui ont été assénés ? Personne ne le saura jamais ! Pourtant, réaction légitime, il a tenté et sans doute souvent réussi à donner une réponse adéquate aux coups qui lui étaient généreusement adressés !

Hafizullah et ses comparses s’en frottent les mâchoires endolories et bleuies !

— Il a cogné fort, mais il fallait l’avoir, et on l’a eu !

Une fouettée à celle qui a oublié que la radio est interdite :

— Crois-tu donc que ton mari t’autorisera la musique ?

Hafizullah n’est pas celui qui a manié le fouet, il n’est pas davantage celui qui a prononcé la question qui se voulait en elle-même contenir la réponse. Il est labouré par une douleur spirituelle qui ne lui laisse pas la sensation que les remontrances vont dans le sens de ses convictions. Il a connu un temps où Kaboul laissait à la musique le droit d’exister ! Et les mœurs n’avaient pas la réputation d’être dépravées !

Une bastonnade à celui qui ouvertement oublie la vertu talibane :

— L’eau de vie, c’est de l’eau et du thé !

Lui, Hafizullah, a parcouru l’Europe et n’a pas cru devoir maudire et vouer aux pires châtiments des dieux de cette Terre, Allah ou les autres, comme on voudra bien les référencer : confrères, homologues, amis, ou ennemis, les hommes et les femmes qu’il a croisés sur son chemin et qui buvaient ce que leur lieu de vie leur proposait de boire sans inclure dans le contenu de leur boisson un ticket d’admission dans leur paradis ou leur envoi sans pardon dans un enfer aux caractéristiques somme toute bien communes !

L’éclat d’une lame blanche à qui...

— Ton argent pour la cause talibane, c’est pour quand ?

— Laissez-moi le temps...

—Tout de suite, sinon la lame qui caresse ta carotide saura doucement mais sans trembler la trancher ! Tu fais les comptes, on te donne quelques heures. Demain matin nous sommes chez toi ! N’oublie pas d’être là ! Et ne nous oblige pas à recompter !

Agir et installer la peur, la rendre habituelle, donc l’instiller, la faire pénétrer au compte-gouttes, travailler secrètement, prendre le temps de se montrer et patienter jusqu’à ce que le but convoité soit entre leurs mains : la force des Talibans.

Une maison, c’est déjà plus qu’une bicoque, plus encore vient une propriété, qui somme toute peut n’être que modeste, et enfin une résidence, ce beau mot qui dans sa sonorité contient une bonne part de la fortune de ses occupants : voilà bien l’occasion de faire comprendre à ses habitants qu’une partie de leur richesse doit de toute évidence être un impôt qui saura bénéficier à la résistance talibane dont ils seront un jour payés en retour !

Comment ?! Ils se sentiraient grugés en se soumettant à cette aide financière aux résistants de leur patrie ? Auraient-ils bien mesuré les fâcheuses conséquences dont ils auraient à pâtir ? Dommage, quel entêtement ! Et toutes ces propriétés ravagées, ho non pas par des explosions criminelles, mais le feu, ce feu, ce fichu feu, qui embrase tout, qui vient dont ne sait où, on ne sait quand, surtout on ne sait pas comment !

Qui a dit, le racket des Talibans ? Vous y croyez, vous ? Y aura-t-il quelqu’un pour oser le dire ?! Celles et ceux qui connaîtront l’agression discrète et physique, bien au-delà des normes violentes, parce qu’ils ont tardé à s’exécuter ? Le diront-ils ? Vous y croyez, vous ?

Ils se tairont, le plus sûr gage de leur tranquillité présente ! Pas le gage indéfiniment assuré : là, on verra plus tard, et même... encore... un peu... beaucoup plus tard... et même... et même... !

Quartier rupin, ici disons chic ! Afghan, non pas vraiment, peuplé d’étrangers, oui : celui qui sent le fric, le coffre blindé à souhait, et pourtant, et bien évidemment celui dont il faut s’occuper, absolue priorité ! Des habitants constamment super-protégés qu’Hafizullah et ses acolytes sont chargés d’observer...

... et de leur tomber dessus ! Façon de parler, car leur tomber dessus, c’est les coincer discrètement, les emballer au propre ( ou inversement), au figuré les faire taire et les embarquer (ou inversement), les pousser dans un moyen de locomotion adapté, voiture généralement, ça accélère les choses (la charrette à baudet, là le genre est dépassé) et les planquer en lieu sûr, celui qui va permettre de les confiner le temps qu’il conviendra et de les garder comme des cornichons dans un bocal, car, quand viendra le temps de vouloir les échanger contre rançon, viendra le temps des déconvenues de familles qui ne seront guère pressées de verser les sommes demandées. C’est qu’un prisonnier n’est pas forcément un être désiré à sauver à tout prix !

L’étranger : voilà bien une denrée que l’on va surestimer ! Cette marchandise va faire mûrir des réactions en dehors des sphères politiques afghanes. Alors, l’espoir d’argent contre libération fera monter les enchères. Le pouvoir afghan voudra éviter de montrer son échec face à la coalition talibane et sera prêt à tout faire pour que le silence s’installe sur le rapt, et pendant ce temps les nations impliquées dans le conflit s’alarmeront de ces chantages exercés sur la vie de leurs ressortissants.

Plein succès pour la manœuvre talibane ! Le feu attise le feu, les flammes virevoltent et deviennent torches et le souffle s’emballe en embrasement que la discrétion diplomatique ne maîtrise plus et la nouvelle met le feu aux poudres dans tous les pays de la planète qui vont chacun lire dans le rapt les signes qui aiguillonnent leur comportement politique et leur analyse du conflit, le choix de leur camp n’étant plus à faire depuis que dure ces guerres successives sur le sol afghan.

L’otage va vivre un enlèvement express vite réglé par une rançon promptement versée, l’aubaine des ravisseurs, ou va confiner dans sa moisissure et l’oubli si sa personnalité laisse émerger des divergences de vue sur sa carrure politique, le désappointement des mêmes ravisseurs qui vont lui faire payer cher sa mauvaise cote !

Se débarrasser de lui, ce sera un bon débarras ! Il restera cependant en bénéfice pour la cause talibane que ces kidnappings seront autant de reproches faits aux gouverneurs afghans rendus responsables de l’insécurité que les nations étrangères seront les premières à mal accepter.

Le summum à mettre en son et images : les représailles contre celles et ceux, Afghanes et Afghans bien sûr, identifiés, et par conséquent ciblés, comme travaillant pour les forces étrangères. Là, les individus qui y participent doivent avoir une foi indéfectible dans l’horreur qu’ils commettent, la voir comme le juste châtiment d’un acte que d’ailleurs ils n’ont pas eu à juger.

— Tu mesures l’immonde, l’abject de ton comportement, toi qui as accepté d’apporter ton aide, ta collaboration à des individus qui n’avaient d’autres buts que de détruire ta nation, de nous détruire, nous qui luttons pour sa liberté et son indépendance ! Et l’on voudrait, et tu voudrais, car pour l’instant il s’agit bien de toi, et que de toi, nous laisser entendre que nous serions dans l’erreur ! La sentence, tu la connais ! Ne fais pas le niais, tu la connais ! Tais-toi, te laisser tenter de te justifier est pour nous une perte de temps !

Un véritable carnage, c’est ce qu’ils vont perpétrer, où les suppliciés se sauront voués, dans leur corps, aux dents des chiens, et à pourrir dans l’indifférence des rayons du soleil. Le meurtre est de règle, et la décapitation des victimes sera mise en scène devant les caméras que commanderont les bourreaux, puis sera multipliée à l’infini pour dissuader toute velléité de trahison.

Hafizullah tient la caméra et s’attarde, scénario oblige, sur le sordide démembrement d’une tête de condamné.

Et celui qui sent que plus grand-chose ne va, qui perd la tête, c’est lui !


Chapitre 30

Des yeux burqa !…


Les deux femmes volent en charpie, les lambeaux fusent en myriades d’aiguillettes qui se désagrègent en volées de miettes de chair qui, elles, éclaboussent de milliers de gouttelettes de sang les passants qui n’échappent à la mise en bouillie de leur propre corps que parce que quelques mètres de trottoir leur jouent leur tour de chance et qu’ils viennent tout bonnement et rien de plus d’échapper à un massacre dans la rue ! Les bombes remplies de billes de fer ont mixé les morts et les blessés dans une préparation culinairement parfaite mais socialement épouvantable !

Deux femmes qui pensent que leur dieu leur revaudra ça viennent d’être volontairement déchiquetées, porteuses qu’elles étaient du cocktail explosif dissimulé, ceinture amoureuse, ultime caresse d’un pubis qui meurt sans preuve de tendresse ! Allah a-t-il été tout pour elles avant ça ? Leur a-t-on ancré dans l’esprit qu’il l’était ? Ont-elles été tout pour quelqu’un avant ça ? Ont-elles été aimées, tout simplement, parce que femmes elles étaient, sans avoir le bas-ventre tranché au cutter ou au couteau, parce que tout simplement on leur avait prétendu que c’était ainsi qu’il fallait faire ! Pourquoi ce choix ? Ont-elles eu ce choix ? Ou qui a fait ce choix pour elles ? Ou qui… et puis… et pour quel espoir… ? Le paradis ! Sûrement qu’elles étaient convaincues de le mériter ! Mais, les clés, qui les a, pour leur ouvrir… ouvrir quoi déjà ?

Obliger les femmes à se soumettre aux mœurs talibanes, Hafizullah le complice se prend un coup de balai dans le tréfonds de sa conscience. Il se souvient de sa mère.

Le président des Etats-Unis prétend en 2002 que la guerre a été faite pour libérer les Afghanes. Les sourires féminins s’affichent partout après les bombardements et l’entrée des troupes de l’Alliance dans Kaboul. Faux. Les Américains n’ont jamais lutté pour le droit des femmes, puisque celles-ci sont défendues par des gouvernements marxistes alliés aux Soviétiques ennemis des Occidentaux.

Les combattants moudjahidins réinstallés au pouvoir par les alliés ne se comportent pas mieux que les Talibans. Ils sont prêts à une guerre à propos des droits des femmes, mais... contre. Les Etats-Unis contrecarrent l’U.R.S.S. et se fichent bien que les nouveaux maîtres de l’Afghanistan qu’ils soutiennent vivent dans la volonté de mettre les femmes au pas.

Hafizullah se remémore ce que dit son père. Le gouvernement marxiste de Mohammed Taraki force les filles à aller à l’école. Il interdit le lévirat, cette obligation faite à une veuve sans enfant d’épouser le frère de son mari défunt et il interdit la vente des femmes, la vente d’une chair humaine par un mari, parfois la mère de ses enfants, vue comme rien d’autre qu’un simple ventre reproducteur qui n’aurait donc aucune influence sur la chair de la descendance.

Après le départ des Soviétiques, les femmes sont les proies des soldats de l’Alliance du nord qui pillent les maisons et mettent à sac les villages. Une orgie de viols et de massacres ! La charia plie sous la corruption et le désordre.

Voici que les Talibans arrivent. Les écoles sont attaquées, leur accès est de nouveau interdit aux filles qui réintègrent leurs demeures. La burqa est de retour et la porter s’impose.

Personne n’ose critiquer, les gens sont réduits au silence par la peur. La mère d’Hafizullah n’y échappe pas. Son fils lit dans ses yeux de veuve l’angoisse du remariage forcé…

Hafizullah, kalachnikov en bandoulière, donne du canon de son arme de l’assurance aux ordres qu’il distribue. Deux paysans piochent, deux autres jettent la terre sur le bord de la fosse que tous quatre ont à façonner. Le lieu est calme pour l’instant. Seul clapote à quelque distance un mince torrent qui, chaque fois qu’il déborde, détrempe la zone et l’humidifie. Ce qui en cet instant facilite le travail des terrassiers et rend relativement rapide la finition du trou béant.

D’habitude, une exécution par lapidation revêt une pompe qui met en valeur l’événement et chauffe l’atmosphère de la foule présente, avant que les spectateurs ne prennent pour beaucoup part au massacre collectif du coupable (bien plus fréquemment mis au féminin) désigné à la punition suprême. Les plus ardents visent avec application la tête de la victime expiatoire qui dépasse du sol, seul signe visible du corps enterré. Les moins convaincus, ou les plus veules, joignent le geste, histoire de marquer leur présence (démarche qui assure l’avenir) et ratent opportunément leur cible.

Ici, point de public ! Expéditif ! le mari bafoué traîne plus qu’il ne porte un grand sac bleu dans lequel ça s’agite. Sa femme adultère ficelée grossièrement ! Les yeux de l’épouse derrière le grillage de la burqa : des yeux sûrement beaux, mais déjà si loin de la vie, qui n’anticipent déjà plus que la mort, mais qui le sait ! Le contenant bleu et son contenu font des roulés-boulés désaccordés qui finissent par les empêtrer et les coups de pied rageurs de celui qui fait figure de bourreau s’efforcent avec plus ou moins de réussite de relancer la progression de ce grotesque cabas vers la fosse.

Hafizullah apporte son aide en agrippant la corde qui ferme le sac. A peine l’a-t-il lâchée qu’une rafale de kalachnikov perfore la toile bleue qui s’agite frénétiquement, un instant, un instant seulement, tandis que les traces d’impact la noircissent puis la rougissent tout aussitôt, alors que déjà crépite la deuxième salve qui souffle le paquet au fond de la… tombe, avant même qu’Hafizullah ait eu le temps d’ajouter la participation de son arme, qui reste coite.

L’auteur des rafales vengeresses arrose une dernière fois l’emballage inerte de balles inutiles et d’un geste du canon indique qu’on peut envoyer la terre.

Ce qui, dans un ensemble coordonné, ne prendra pas plus d’une demi-minute, sous la houlette d’Hafizullah, lequel, tout après, apporte son aide pour piétiner et tasser le remblai meuble qui a tôt fait de s’égaliser et se confondre avec le niveau des abords. Les acteurs et les témoins ont un intérêt réciproque à se taire et oublier, et chacun se volatilise.

— Hafizullah, n’oublie pas, sois prudent, … et efficace.

Evidemment, avec ce qu’il transporte, prudent, c’est dans son intérêt, vital ! Efficace, c’est ce qu’on attend de lui et de l’utilisation qu’il doit en faire. Mais ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est pas un acte qui le passionne, d’autant qu’il n’est pas dans la ligne de ses convictions profondes.

Ce vitriol, c’est l’arme fatale utilisée dans bon nombre de cas, pour éliminer une fille coupable de se refuser à l’homme qui la veut pour femme, punir une famille coupable de refuser de donner sa fille ainsi vouée à une vie d’esclave, ravager une veuve qui se refuse, une femme qui refuse la polygamie, se venger d’un affront, et ceci sans grand risque.

Hafizullah n’agit pas seul, d’autres avec lui vont participer à ce vitriolage. Il se sent de plus en plus mal au fur et à mesure que devient imminente l’agression. Il imagine l’acide qui ronge et rongera longtemps encore, le visage ravagé, les yeux brûlés, le corps outragé : jeunesse et beauté à tout jamais défigurées.

L’acide jaillit, adroitement lancé sur la femme endormie. Retentissent les premiers hurlements, inhumains…

Hafizullah, trempé d’une sueur qui gicle des pores de sa peau, se cherche. Ses yeux ne voient rien, forcément, dans pareille obscurité, celle de la chambre dans laquelle il dort ! De plus, la transpiration les pique et les embrouille ! Assis dans son lit, une pellicule l’y glace. Il s’interroge. Pas longtemps ! Il a hurlé ! Ses hurlements, quelqu’un les a-t-il entendus ? Pas sûr !

Alors, il commence à réaliser : un rêve ! Il a rêvé, et jamais dans une seule de ses nuits un pareil rêve ! Un cauchemar, une apocalypse, et même pire !

Dehors, le jour point à peine. Dans deux heures, ce cauchemar, pour lui, c’est la réalité de sa journée !


Chapitre 31

Keïleï coffii, but Keïboul tii !


Tout dort encore dans la casemate qu’il partage avec les compagnons talibans. Personne ne paraît s’intéresser à lui. Pourtant, ses hurlements ! Mais sont-ils bien sortis de sa gorge, ou bien n’ont-ils retenti qu’au fond de sa conscience ? Il est bien incapable de le dire.

Apparemment seul à être éveillé, pas bien du tout dans sa tête, pas vraiment mieux dans sa peau, le temps, lourd, lent, angoissant, accentue sa désespérance. Il n’imagine pas mettre en pratique les représailles sanglantes et autres vengeances fanatiques auxquelles il lui est demandé de participer. Seulement, comment se sortir de ce mauvais pas, car son implication ne supporte pas le doute et on mise sur lui.

La machine de guerre, terroriste… ou pas, selon le camp et la terminologie qu’on y emploie, l’a englué et paralysé, depuis son retour en Afghanistan, dans une spirale que, tout d’abord, il a cru pouvoir freiner, contourner, éviter, mais qui au final l’a bel et bien ficelé et tétanisé.

— Alors, prêt ?

La voix l’a saisi. Il fait un tel bond sur son lit que même celui qui vient de parler lui fait une moue surprise et deux yeux tout ronds pleins d’interrogation.

Il esquisse un sourire et voudrait bien répondre que oui, mais aucun son ne parvient à sortir de ses lèvres.

Non, prêt, en fait il ne l’est pas, il ne l’est plus. Il revoit sa mère, ses yeux qui à eux seuls disaient tout l’espoir qu’elle mettait dans une vie autre. Une femme qui avait vécu une partie de son existence dans les préceptes de la religion de ses parents, qui ne la rejetait pas mais qui désespérait de la voir enfin plus tendre avec ses fidèles.

Pourquoi la religion se montre-t-elle trop souvent sourde aux prières des humains, pourquoi se veut-elle constamment parée de la volonté de punir ? Faut-il donc, comme une idée constante dans toutes les religions, vivre son calvaire sur terre pour mériter les cieux ? Ce passage terrestre doit-il obligatoirement être payant ? En est-il une alors qui mérite qu’on massacre pour elle ?

C’est décidé. Il a beau retourner et reprendre sans cesse sa réflexion, il arrive toujours à la même conclusion : sa seule issue ici dans son pays est de s’engager, plutôt de tenter de s’engager, et alors ce serait dans les forces afghanes qui mènent la lutte et se préparent à prendre la relève des forces étrangères qui, les unes après les autres, laissent entendre un retrait en ordre… dispersé.

Bien sûr, pour lui, c’est le grand écart. Après la cause talibane, contraint et forcé, et revenu de ses peurs, c’est un passage à l’ennemi ! Mais voilà, il ne s’imagine pas se volatilisant dans un coin retiré d’Afghanistan et passant le reste de son existence à vivre caché.

S’il n’y parvient pas ? Eh bien, il reprendra la route, direction la Grande-Bretagne !

De deux maux, il espère choisir le moindre. Ce n’est pas gagné. Des problèmes sans nombre gangrènent l’armée et la police locales : l’illettrisme qui fait des forces de maintien de l’ordre dotées d’un petit pois dans la cervelle, incompétentes, la corruption qui conduit ces militaires à se vendre aux plus offrants, la désertion et le double jeu d’une bonne part des recrues que l’on soupçonne de retourner à l’ennemi formation faite et en possession de renseignements secrets à donner ou à monnayer. Avec l’espoir parfois à peine dissimulé de voir leur maigre solde grossir rapidement, voire démesurément.

Il se l’avoue, à lui intérieurement bien sûr, il est seul, il s’est éclipsé et a rompu les ponts avec son groupe. Il a mis de la distance. L’argent qui lui reste lui permet de subvenir à ses besoins et de mettre du temps dans sa disparition. Il s’attache à modifier son aspect physique et vestimentaire. Ne plus offrir la possibilité d’être identifié, reconnu, surtout rattrapé, voilà bien l’urgence présente.

Kaboul grouille, et tout ce peuple, divers, varié, aux motivations multiples, qui va dans tous les sens, c’est tout à la fois la sécurité et un grand risque. Il est en alerte permanente, et se sent exposé à bien des dangers.

Discrètement, de loin, il observe. Discrètement, c’est ce qu’il pense, car en vérité il n’en sait rien.

Le bastion est installé à l’écart des zones à risques et des checks-points où une multitude s’entrecroise avant de tisser une toile d’araignée de ses pas, un bastion super-protégé, saucissonné de barbelés qui surmontent des blocs de béton aux formes austères et au poids hors normes, un bastion qui accueille avec toute la discrétion possible les candidats à une nouvelle vie dans les troupes de la nouvelle force armée afghane en formation.

Depuis un certain temps, Hafizullah observe les allées et venues et s’efforce de ne pas être repéré. Il change de lieu, il change de moment, il change d’aspect, il ne change pas d’état d’esprit. Ce bunker, il faut bien qu’à un moment ou à un autre, … il faut bien qu’il se décide à se présenter à son poste de garde. Ou bien il reprend sa route.

Quelque chose cependant s’est émoussé, et s’il lui faut viser l’Europe à nouveau, il comprend bien que son espoir, bien des faits, bien des gens se sont entremis pour le piétiner.

Il fait beau ce matin, beau comme tous les jours, trop beau aujourd’hui. Ce jour qui débute va être chaud, très chaud, comme les autres jours.

Le matin, c’est mieux pour agir. Une fraîcheur relative encore lui donne des idées claires et son pas décidé le fait avancer, confiant, vers le krak moyenâgeux des forces françaises.

Le chemin grouille, comme si personne ne dormait déjà plus dans Kaboul et ses environs. Sauf que la ville, fourmi qui n’arrête jamais, de jour comme de nuit, arpente son coin de planète, fourmi meurtrière autant que fourmi laborieuse, et chaque membre traîne, dissimulé, son cabas de mort ou de misère.

Hafizullah s’approche. Ses pas ne sont ni légers ni lourds. Il veut aller de l’avant. C’est aujourd’hui un tournant décisif. Il a soupesé le pour et le contre et croit à cet instant que sa vie est ici.

Un blindé sort du camp français, en même temps un autre le croise, entre. Des militaires surarmés, constamment en alerte, inspectent inlassablement l’endroit. Des hommes, visiblement des compatriotes, entrent eux aussi, silhouettes furtives qui disparaissent instantanément aux regards des gens de la rue.

Des plantons vont et viennent, geste amical pour ceux qui sortent, gestes divers pour ceux qui se présentent au poste d’entrée du casernement. Attitudes courtoises quoique réservées et méfiantes, leur comportement se calque sur l’interlocuteur qui les approche.

Hafizullah vrille son regard sur l’un des hommes du poste de garde, qui lui aussi le suit du regard. A portée de voix, il demande, en anglais, lui qui ne sait pas un mot de français :

— Je souhaite rencontrer un des militaires commandant votre unité.

— Pourquoi ?

Puis en un mot d’anglais :

— Why ?

Un militaire de rang supérieur apparaît, s’avance, l’air interrogateur, son quart en main, sirotant son breuvage. Il scrute Hafizullah qui lui rend le même regard.

Qui a identifié l’autre le premier ? Ni l’un ni l’autre. Egalité absolue. Déjà le Français a senti son gobelet éjecté en l’air et son café fumant virevolter en gouttelettes et éclabousser les militaires et la populace.

— Keïleï coffii , but Keïboul tii.. ! lui explique Hafizullah sans sourciller, comprenant dans le même instant que tout bascule à nouveau.

L’arme blanche de l’Afghan contre l’arme de poing du Français. Aucun vainqueur ! La lame afghane meurtrit mortellement le cœur du militaire français quand simultanément la balle française transperce l’organe vital de l’opposant afghan. Chacun se plie vers l’avant, ils s’entrechoquent et s’effondrent enchevêtrés sur le sol, morts. Ils sont à jamais les seuls à emporter leur secret, celui de s’être rencontrés dans la jungle de Calais.

Pas de sas de décompression pour l’adjudant-chef français sur l’île de Chypre à son retour. Ca, c’est pour les soldats vivants qui ont besoin de souffler, d’évacuer leur peur. Et de dire les moyens dont ils devraient disposer pour s’imposer mieux encore, et de maîtriser leur détresse, et… et puis bien des choses encore !

Les morts, quant à eux, ont droit à un trajet express. Lui aura une glorieuse cérémonie d’adieux menée par un prêtre soldat et, tout là-bas, une belle tombe fleurie.

L’autre aura, quant à lui, dans un coin désert près d’ici, quelques pelletées de terre qui l’oublieront à jamais.

fin

27 mars 2014




Table des chapitres


En guise de prologue,

vous dire…

Venus d’ailleurs, ils espéraient enfin trouver le bonheur…


Chapitre 1  Kosovar à jamais !

Chapitre 2  Chair humaine…

Chapitre 3  Asphalte en fusion…

Chapitre 4  N’être qu’une ombre...

Chapitre 5  Afghan ! Mais encore ?...

Chapitre 6  Acide, verre pilé, boyaux en morceaux...

Chapitre 7  Estomac affamé...

Chapitre 8  La grande castagne...

Chapitre 9  Sa fortune entre les fesses !

Chapitre 10  Non à la galle !

Chapitre 11  Ventre plein et vêtements propres !

Chapitre 12  De la viande à rôtir !

Chapitre 13  Des seins si blancs !

Chapitre 14  Au trou !

Chapitre 15  Quoi ! Une manif de migrants !

Chapitre 16  Le vinaigre sur la plaie !

Chapitre 17  Passe, passe, passera... ou pas !

Chapitre 18  La débandade !

Chapitre 19  Encore chaude, la pisse !

Chapitre 20  Keïboul tii ! Keïleï coffii !

Chapitre 21  Un petit tour, au petit jour... !

Chapitre 22  ... et pour toi, c’est par là !

Chapitre 23  Baptême de l’air vers l’enfer !

Chapitre 24  On t’attend...

Chapitre 25  ... mais pas trop !

Chapitre 26  Premiers pas dans la mitraille !

Chapitre 27  Kamikazes !

Chapitre 28  Des mots qui sèment la terreur...

Chapitre 29  Assassines !...

Chapitre 30  Des yeux burqa !...

Chapitre 31  Keïleï coffii, but Keïboul tii !


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